Les femmes ingénieures de plus en plus nombreuses

Leïla Jolin-Dahel Collaboration spéciale
Hélène Brisebois, présidente et chargée de projet à la firme SDK et associés, et Anna Canan, chef estimatrice et ingénieure de projet chez Kiewit
Photo: Martine Doucet / Kiewit Hélène Brisebois, présidente et chargée de projet à la firme SDK et associés, et Anna Canan, chef estimatrice et ingénieure de projet chez Kiewit

Ce texte fait partie du cahier spécial Génie québécois

L’augmentation du nombre de femmes en génie change le visage de la profession. Si le milieu reste encore majoritairement masculin, les entreprises, tout comme les universités, mettent de plus en plus d’initiatives en place pour s’adapter à cette nouvelle réalité… et attirer encore plus de femmes dans l’industrie.

Même si elle s’est toujours considérée comme étant « one of the boys », Hélène Brisebois, présidente et chargée de projet à la firme SDK et associés, constate qu’elle inspire de plus en plus de jeunes femmes. « Je pense que c’est intéressant pour de jeunes ingénieures de voir justement des femmes qui ont fait leur chemin dans le domaine », observe celle qui est l’une des rares femmes à diriger une firme de génie.

Elle se souvient qu’à ses débuts en 1987, le fait de voir une femme sur un chantier était quelque chose de rare. « Souvent, les travaux cessaient presque. Les gars arrêtaient pour voir la femme qui passait », illustre-t-elle, précisant qu’aujourd’hui, « ce n’est plus quelque chose qui surprend ».

En tant que femme d’origine syrienne, Anna Canan, chef estimatrice et ingénieure de projet pour la firme de construction Kiewit, se souvient de son côté d’avoir vécu à ses débuts des moments où elle « ne [se]sentait pas trop à [sa] place ». À défaut d’avoir pu compter sur des modèles féminins, elle précise que le soutien de ses pairs a contribué à son évolution dans la profession. « Les mentors masculins nous aident vraiment à traverser tout ça, du fait qu’ils nous promeuvent, qu’ils montrent qu’ils ont confiance en nous », dit-elle.

D’après des chiffres obtenus auprès de l’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ), les femmes sont aujourd’hui près de 10 000 à exercer la profession et comptent pour 15 % des ingénieurs de la province. En comparaison, elles ne représentaient que 4 % des professionnels en génie en 1989. Des « progrès remarquables », selon l’ordre professionnel.

Des politiques de plus en plus équitables

Lorsqu’elle a eu ses enfants, Hélène Brisebois se souvient que ses tâches nécessitaient qu’elle travaille les soirs et les fins de semaine. Une fois devenue associée dans sa firme, elle a mis en place des méthodes afin de favoriser la conciliation travail-famille avec certains de ses collègues. « C’est pour les femmes un souci d’équité, mais je pense que cette équité-là sert aussi les jeunes hommes, maintenant », constate-t-elle.

Anna Canan a pour sa part observé« une sensibilisation à tous les niveaux » chez Kiewit, notamment dans des réunions exclusivement féminines, les promotions, des activités pour briser l’isolement, la tenue de conférences et l’offre de stages visant les étudiantes en génie.

Celle qui a reçu le prix Femme professionnelle et ingénieure de l’année en 2018 rapporte que, l’an dernier, sur la centaine d’ingénieurs embauchés par sa division, 25 % étaient des femmes, ce qui représente une forte hausse par rapport aux années précédentes. « C’était vraiment un beau statement de la compagnie, qui disait “on veut plus de femmes” », souligne-t-elle.

Une lente progression

Des données d’Ingénieurs Canada montrent qu’en 2015, les femmes formaient 19 % des étudiants inscrits à un programme de premier cycle en génie au Québec. L’organisation nationale a d’ailleurs lancé l’initiative « 30 en 30 » dans le but d’arriver à un taux de 30 % d’ingénieures dans la profession en 2030.

S’inspirant de cette vision, l’École de technologie supérieure a organisé des conférences, des consultations publiques et d’autres activités afin de créer Objectif Féminin pluriel pour accroître la présence des femmes à tous les échelons de son établissement. L’École polytechnique de Montréal a de son côté mis sur pied le programme GéniElles pour intéresser les filles de 12 à 20 ans aux sciences du génie.

Pour Anna Canan, la clé réside dans le fait de briser dès le secondaire et le cégep les « préjugés et les peurs qui ne sont pas nécessairement fondés » au sujet de la profession. « On pense : “Si j’y vais, je suis une femme, donc je ne vais pas être bien accueillie, ou on ne va pas me laisser monter en grade”, illustre-t-elle. Mais les choses ont changé. » Elle conseille d’ailleurs aux jeunes filles de s’intéresser à « toutes les femmes extraordinaires » qui sont en génie, notamment à la présidente de l’OIQ, Kathy Baig, qui est, selon elle, un « exemple parfait ».

De son côté, Hélène Brisebois estime « qu’il faut donc donner le temps aux jeunes femmes d’arriver et de faire leur carrière ». Si elle constate un nombre élevé de femmes dans d’autres domaines scientifiques, elle encourage les plus jeunes à suivre ses traces : « Le plus beau travail sur la terre, c’est moi qui l’ai. Je ne peux pas le dire autrement. »