Les dernières heures de Joyce Echaquan

Parents et amis de la défunte s’étaient réunis devant l’hôpital de Joliette, mardi soir.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Parents et amis de la défunte s’étaient réunis devant l’hôpital de Joliette, mardi soir.

Les circonstances du décès de Joyce Echaquan sont nébuleuses. Après la diffusion en direct d’une vidéo où elle appelle à l’aide — et où du personnel médical fait des commentaires racistes à son endroit —, le coeur de la femme de 37 ans a cessé de battre. Le Devoir a discuté avec des témoins afin de reconstituer le fil des événements ayant conduit à sa mort.

Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, Joyce Echaquan souffre de graves douleurs à l’estomac. Elle est transportée en ambulance de Manawan à Joliette — un trajet de près de 200 kilomètres. Également souffrante, sa cousine Pamela Dubé se rend à l’hôpital cette même nuit. « Pendant la nuit de samedi à dimanche, il n’y avait pas de médecin à l’urgence », raconte Pamela en langue attikamek, traduite par une interprète.

Dimanche en journée, Joyce et Pamela sont chacune installée sur une civière. Seuls des rideaux les séparent. Pamela rapporte que des employés de l’hôpital font un lavement à Joyce afin de soulager ses douleurs au ventre.

Lundi, à 3 h du matin, Joyce se lève pour aller parler à Pamela. Joyce, dont l’hôpital connaissait bien les problèmes cardiaques, éprouve toujours des douleurs au ventre et n’est pas encore médicamentée. « Elle a dit qu’elle n’était pas venue pour se faire injecter des médicaments, elle était venue pour se faire soigner à l’estomac », raconte Pamela.

À 8 h du matin, Joyce retourne voir sa cousine. Pamela explique : « Elle m’a dit qu’ils voulaient absolument lui donner des injections, puis qu’elle ne le voulait pas. » (Cette semaine, des membres de la famille de Joyce ont soutenu qu’elle avait une allergie à la morphine.)

Pamela ne connaît pas le moment exact où Joyce a reçu des médicaments par intraveineuse. Elle suppose toutefois que c’est vers 9 ou 10 h lundi matin. Une infirmière lui a plus tard dit que « sa cousine était bizarre » et qu’on lui avait injecté un mélange de morphine (un analgésique) et d’Ativan (un anxiolytique) « pour la calmer ».

Pamela ne sait pas pourquoi Joyce a reçu cette injection. « Elle était quand même assez tranquille, raconte-t-elle. Elle pouvait marcher, puis elle allait tout le temps aux toilettes parce qu’elle avait reçu le lavement. »

Toujours vers 9 ou 10 h, Joyce est transférée dans une chambre fermée. Pamela ignore la raison de ce transfert. À partir de ce moment-là, elle n’entend plus sa cousine.

Vers 11 h, Joyce publie une vidéo en direct sur Facebook. Elle crie et éprouve visiblement un fort malaise. On y entend du personnel médical proférer des insultes racistes et culpabilisantes à son endroit. À Manawan et à Joliette, la famille de Joyce s’inquiète instantanément.

Une autre de ses cousines, Alice Echaquan, voit la vidéo vers midi — la séquence était alors en différé —, au moment où elle sort de chez son dentiste à Joliette. « Joyce demande de l’aide, elle dit en attikamek : “Sortez-moi d’ici, parce qu’ils me donnent beaucoup de médicaments.” J’étais dans tous mes états », raconte Alice, qui prend aussitôt le chemin de l’hôpital.

Wasiana Echaquan, la fille la plus âgée de Joyce, était déjà à l’hôpital. Vers 12 h 30, elle publie une vidéo en direct sur Facebook. Elle raconte que sa mère a été amenée en salle de réanimation. Juste avant, elle avait constaté que Joyce était très blême, avec « les lèvres mauves » et « la peau froide ».

Environ au même moment, Alice arrive sur place, et on la dirige vers le salon des familles. Barbara Flamand, une interprète attikamek travaillant à l’hôpital, va à sa rencontre. « Elle n’avait pas de sourire, rien », dit Alice. Ses craintes sont vite confirmées par Barbara : les médecins n’ont pas réussi à réanimer Joyce. Elle est morte.

Karine Echaquan, une autre cousine de Joyce, arrive alors à l’hôpital. Barbara la met au courant. « Elle faisait une petite prière dans le fond d’elle, moi aussi, puis on se regardait dans les yeux », raconte Alice.

Wasiana et Jemima Dubé, une belle-sœur de Joyce, patientent à l’extérieur de l’hôpital. Elles ont vu Joyce dans la dernière heure, mais elles ne savent pas encore qu’elle est décédée. C’est Karine qui confirme la tragique nouvelle à Wasiana. « Ça a été le pire moment que j’ai vécu à l’hôpital, rapporte Karine, en larmes. Je suis arrivée en retard là-bas, puis je ne pouvais plus rien faire. »

Vers 14 h 30, la famille peut aller voir la dépouille de Joyce. Une intervenante en soins spirituels vient réconforter les proches de la défunte. « Elle, c’est vraiment une belle douceur », se remémore Alice. Aucun médecin n’a encore rencontré les proches de Joyce à l’hôpital, puisqu’on attend son mari et ses parents.

Vers 17 h 30, une médecin se présente finalement au petit groupe. Elle explique que tout a été fait pour sauver Joyce, mais sans succès. La médecin a rencontré Joyce le matin même, rapporte Alice. Son estomac la faisait toujours souffrir. Le personnel lui aurait fait des radiographies et donné des transfusions de sang.

La médecin a dit que c’est son coeur qui a lâché. Il est arrivé quelque chose à son coeur, trop, trop vite, et son "pacemaker" n’a pas eu le temps de réagir.

 

À un certain moment, raconte Alice en citant la médecin, Joyce était agitée. Le personnel l’a attachée à sa civière. À un moment difficile à situer chronologiquement, on lui a administré de la morphine. « La médecin m’a dit : “On lui en a donné quatre fois — mais elle en redemandait” », raconte Alice.

« La médecin a dit que c’est son cœur qui a lâché, poursuit Alice. Il est arrivé quelque chose à son cœur, trop, trop vite, et son pacemaker n’a pas eu le temps de réagir. Ils ont essayé de faire des massages cardiaques [...], mais ça n’a pas marché pour autant. »

La médecin n’est pas au courant du contenu de la vidéo de Joyce qui circule en ligne. Elle indique qu’après vérification avec le coroner, aucune autopsie ne sera menée. La famille exige qu’une autopsie soit réalisée et commence à remplir des formulaires.

Vers 21 h 30, la médecin appelle Alice pour lui dire que, finalement, Joyce subira une autopsie sans que la famille doive en faire la demande. Environ au même moment, le mari de Joyce, Carol Dubé, arrive avec ses enfants. Il était dans un état de « tristesse incommensurable », dit Alice. « On l’a accompagné au chevet de sa femme, poursuit-elle. Encore là, on était là pour le consoler, l’écouter, ou juste être en silence à côté de lui. Des fois, on ne trouve pas tous les mots. »

Vers 22 h 30, des brancardiers récupèrent le corps de Joyce, qui prend le chemin de Montréal pour subir une autopsie.

Le CISSS de Lanaudière, auquel appartient l’hôpital de Joliette, a refusé de nous donner des informations sur le fil des événements ayant mené à la mort de Joyce Echaquan. On invoque des questions de confidentialité.

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