Une colère partagée par des soignants

La méfiance des Autochtones envers le système de santé a été documentée dans le rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne La méfiance des Autochtones envers le système de santé a été documentée dans le rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec.

« On est en colère. On est tristes. On est atterrés. » Depuis 2015, Mathieu Pelletier, médecin généraliste, travaille auprès des Attikameks de Manawan. Pour les soigner, bien sûr, mais aussi et surtout pour bâtir une confiance. « Cette semaine, pour nous, c’est 10 pas en arrière. »

Il y a cinq ans, la Faculté de médecine de l’Université Laval a bâti un partenariat avec la communauté attikamek de Manawan. « On travaille à améliorer la sécurité culturelle dans les soins et à diminuer la méfiance envers les soignants allochtones. »

Parce que les cicatrices sont là, bien profondes, mais aussi si facilement ravivées. « Des personnes allochtones qui se présentent en disant “on va vous aider”, il y en a eu dans l’histoire. Et souvent, ça s’est mal fini. »

Cette semaine, une autre histoire, celle de Joyce Echaquan, s’est terminée de manière tragique. Et l’équipe du Groupe de médecine de famille (GMF) universitaire du nord de Lanaudière, affilié à l’Université Laval — qui effectue le suivi médical de quelque 2000 Attikameks de la réserve de Manawan — a été durement secouée. « Ce qui s’est passé serait inacceptable envers des citoyens allochtones. Mais pour des Autochtones déjà méfiants face aux soins de santé, c’est encore plus qu’inacceptable, ça nous fait reculer. »

La méfiance des Autochtones envers le système de santé a été documentée dans le rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec. Une méfiance nourrie par une discrimination systémique vécue aux quatre coins de la province.

« On le constate, indique Mathieu Pelletier, directeur médical adjoint de la clinique basée à Joliette, à côté de l’hôpital. Quand on approche les communautés autochtones, ces gens-là portent des blessures de génération en génération. Nous, on soigne des gens qui sont allés dans les pensionnats, qui ont été agressés sexuellement, qui ont subi des violences. Ce sont des blessures étatiques. »

Ce qui s’est passé serait inacceptable envers des citoyens allochtones. Mais pour des Autochtones déjà méfiants face aux soins de santé, c’est encore plus qu’inacceptable, ça nous fait reculer.

 

Le GMF compte 25 médecins résidents stagiaires qui font des séjours à Manawan en compagnie de l’un ou l’autre des 7 médecins experts en soins autochtones rattachés à la clinique. Ceux-ci font également des gardes pour appuyer les infirmières qui offrent des soins au quotidien au dispensaire de Manawan.

Les soins autochtones, c’est avant tout une attention portée à la sécurité culturelle. « C’est les mêmes médicaments, les mêmes maladies. Mais c’est l’attitude, les comportements [qui sont différents]. » Il s’agit bien plus d’une compétence à acquérir que de connaissances à apprendre, relève Mathieu Pelletier. Une compétence qui fait désormais partie du cursus de plusieurs facultés de médecine. Mais qui semble avoir fait cruellement défaut lundi à l’hôpital de Joliette.

Un jour sombre

Sur place jeudi, les employés de l’hôpital parlaient d’un « jour sombre », d’une ambiance « lourde » et « chargée de tristesse » en évoquant le décès de Joyce Echaquan. Lundi, la mère de sept enfants a perdu la vie après avoir crié en attikamek son désarroi face à des travailleurs de la santé qui l’ont rouée d’insultes à connotation raciste.

« C’était gratuit et tellement violent, soupire Martine, une employée de l’hôpital.  Il faut tout faire pour que ça change. Je pense que cet événement, aussi triste soit-il, a allumé une lumière, pour nous rappeler que ça existe encore ce racisme et qu’il faut intervenir. Moi, si j’entendais une collègue parler comme ça, je lui dirais de prendre une pause et de réfléchir à ce qu’elle vient de dire. »

Un peu plus loin, Danny, un infirmier qui préfère taire son nom de famille, trouve lui aussi « inacceptable » que ses collègues puissent avoir agi de la sorte. « Tout le personnel de l’hôpital a de l’empathie pour la victime », affirme-t-il en lançant un regard vers le petit monument érigé à la mémoire de Joyce Echaquan devant l’hôpital.

« On a tous très honte », lance un autre infirmier sous le couvert de l’anonymat.

Nous, on soigne des gens qui sont allés dans les pensionnats, qui ont été agressés sexuellement, qui ont subi des violences.

 

« C’est inconcevable ce qui s’est passé », déplore Josée Sabourin, une agente administrative de l’hôpital. C’est, dit-elle, la première fois qu’elle entendait des propos racistes de cette nature à l’hôpital de Joliette. « La majorité des gens sont d’accord avec le renvoi de cette personne », affirme-t-elle. Mardi, on apprenait que l’une des infirmières impliquées dans l’événement avait été renvoyée. En fin d’après-midi jeudi, le CISSS de Lanaudière indiquait qu’une préposée aux bénéficiaires a également été remerciée.

Jeudi, le premier ministre, François Legault, s’est entretenu avec le mari de Joyce Echaquan, Carol Dubé. « J’ai promis à M. Dubé qu’on allait tout faire pour que plus jamais une situation comme celle-là ne se reproduise », a-t-il écrit ensuite. Son gouvernement a reconnu, par le biais d’une motion, que « la majorité » des appels à l’action du rapport Viens de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec « restent à compléter ». Les élus de tous les partis d’opposition ont observé une minute de silence au Salon bleu, où ils ont une fois de plus exprimé leur indignation.

En septembre 2018 lors des audiences de la commission Viens, la direction du CISSS de Lanaudière s’était engagée à poser des gestes concrets pour corriger ce qui avait été décrit comme étant une « insatisfaction généralisée des Attikameks à l’égard de l’hôpital de Joliette ».

Pris dans une véritable tempête, le CISSS a fait savoir jeudi par communiqué qu’« il est primordial de poursuivre et de mettre en place des actions concrètes en collaboration avec la communauté attikamek ». Le p.-d.g. du CISSS, Daniel Castonguay, a d’ailleurs rencontré Paul-Émile Ottawa, chef du Conseil des Attikameks de Manawan.

Depuis le 1er avril 2019, Le Devoir a appris que cinq plaintes pour discrimination ou racisme ont été déposées auprès d’établissements du CISSS de Lanaudière, dont deux visant l’hôpital de Joliette — beaucoup ou bien peu à la lumière des témoignages de racisme touchant cet établissement qui se multiplient depuis quelques jours.

Le Comité des usagers du nord de Lanaudière, qui accompagne les citoyens dans le processus de plainte, dit ne pas avoir été contacté ces dernières années par des Autochtones désirant dénoncer une situation. « Cet événement nous a fait prendre conscience que les gens ne se sont pas adressés à nous. On a donc pris contact avec la communauté de Manawan pour leur dire qu’on est là, qu’on peut accompagner les Attikameks qui ont peur de venir à l’hôpital pour les sécuriser », explique la présidente, Noëlla Goyet, qui se dit désormais déterminée à « s’occuper de façon particulière de cette communauté ».

Avec Marie-Michèle Sioui

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