Traitement des Autochtones à l'hôpital de Joliette: qui peut encore fermer les yeux?

La Sûreté du Québec dit de son côté qu’aucune enquête criminelle n’a été lancée pour l’instant et que le corps de police continue de porter assistance à l’enquête du coroner.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne La Sûreté du Québec dit de son côté qu’aucune enquête criminelle n’a été lancée pour l’instant et que le corps de police continue de porter assistance à l’enquête du coroner.

On ne peut pas dire qu’on ne savait pas. Des histoires troublantes sur les soins de santé reçus par les Autochtones à l’hôpital de Joliette ont été dites, redites et documentées. Déjà il y a un an, le rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec pointait du doigt des histoires de soins bâclés, d’impossibilité de communiquer adéquatement sans traducteur et de négligence.

De nombreux témoignages entendus lors des audiences publiques provenaient d’Attikameks de Manawan, une communauté située à deux heures de route de Joliette.

« Je les ai entendus dire que je n’étais pas malade, que j’étais juste là pour aller chercher des narcotiques, que j’étais en manque. » En septembre 2018, Allan Flamand expliquait comment il avait dû se rendre cinq fois à l’hôpital de Joliette, pour être retourné chaque fois chez lui avec des antidouleurs sans diagnostic ni traitement. Six mois plus tard, à l’hôpital de Trois-Rivières, il a pu passer une série de tests et a été opéré, lui permettant de reprendre une vie normale après des mois de douleurs.

Une autre famille racontait comment le personnel a « traumatisé » leur père en lui secouant les parties intimes pour le presser de faire son test d’urine, en plus d’avoir interdit à un membre de la famille de servir d’interprète pour l’accompagner. Lorsqu’il a été diagnostiqué avec un cancer, leur père a refusé de retourner à l’hôpital pour discuter des traitements, ce qui a entraîné son décès.

Deux ans plus tard, rien ou si peu semble avoir changé. Lundi, Joyce Echaquan a perdu la vie sous les insultes, les commentaires hautains et dégradants et les propos racistes de professionnels de la santé. La dame originaire de Manawan était hospitalisée à l’hôpital de Joliette et est décédée peu de temps après avoir transmis en direct une vidéo sur Facebook qui a choqué le Québec.

Interrogée par Le Devoir mercredi, Nancy (nom fictif) dit avoir carrément « honte » de travailler au centre hospitalier de Joliette. Elle se dit choquée, dégoûtée, sans être surprise de ce qu’elle a entendu dans la vidéo. « J’ai souvent entendu des commentaires d’infirmières dérangeants ou désobligeants, du genre : elle est vraiment fatigante, elle, elle sonne tout le temps ou elle crie tout le temps.

« C’était pire avec les Autochtones, note Nancy. Il y avait ces préjugés selon lesquels ce sont tous des « alcoolos » et des « BS » qui passent leur temps à faire des enfants. C’était pire encore avec ceux qui avaient de la difficulté à s’exprimer en français, les infirmières chialaient : ils pourraient-tu parler notre langue ? »

Depuis l’événement que plusieurs voient désormais comme notre moment George Floyd, une des infirmières impliquées a été congédiée. On ne sait pas ce qu’il est advenu des autres employés impliqués. Le directeur général du CISSS de Lanaudière, qui chapeaute l’hôpital de Joliette, a refusé notre demande d’entrevue. L’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec n’a pas non plus voulu faire de commentaires ou indiquer si une enquête a été déclenchée. Et la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) ne nous a pas rappelés. Mardi, on apprenait que le CISSS et le bureau du coroner avaient déclenché des enquêtes.

Pas chez moi

Interrogé mercredi, le maire de Joliette, Alain Beaudry, a dit ne pas observer de racisme envers les Autochtones dans sa ville. « Je sens pas ça chez nous. Ça veut pas nécessairement dire qu’il n’y en a pas. Mais j’ai pas de cas précis qui me vienne en tête », a-t-il déclaré au Devoir.

Quant aux difficultés rencontrées par les Attikameks pour trouver un logement ou encore du travail, le maire Beaudry estime qu’il s’agit là de situations vécues par tous les citoyens. « Beaucoup de gens ont des problèmes à se trouver des emplois et la crise du logement existe un peu partout au Québec », fait-il valoir. Ces difficultés ne sont-elles pas exacerbées pour les Autochtones ? « Non, je ne pense pas. » Quant aux relations difficiles avec l’hôpital de Joliette, Alain Beaudry dit ne pas avoir entendu de témoignages à cet effet.

Bien que les récents événements à l’hôpital de Joliette soient « déplorables », le maire Beaudry ne prévoit pas de mettre la question du racisme à l’ordre du jour de l’Hôtel de Ville. « On peut peut-être réfléchir [à ces questions], mais de là à dire qu’il y a un problème, moi je vois pas de problème majeur qui me saute aux yeux. »

Insatisfaction

Lors des audiences de la commission Viens en septembre 2018, la procureure Edith-Farah Elassal avait interrogé la directrice de la protection de la jeunesse du CISSS de Lanaudière, Maryse Olivier, sur « l’insatisfaction généralisée des Attikameks à l’égard de l’hôpital de Joliette ».

Celle-ci s’engageait à ce que de telles situations ne se reproduisent plus dans son hôpital. « Vous pouvez être certaine que c’est quelque chose que je vais ramener auprès de mes collègues et pour lesquels il y aura des actions de posées. Il y aura des actions, des sensibilisations et on va s’attendre à ce qu’il y ait une amélioration de la part de tout le monde à ce niveau-là. »

À Ottawa mercredi, le premier ministre Justin Trudeau n’a pas mâché ses mots. « Ce qui s’est passé, c’est la pire forme de racisme quand quelqu’un avait le plus besoin d’aide. […] Une enquête rapide est essentielle pour déterminer si Joyce a subi plus que de simples propos racistes. » Un écho aux demandes répétées pour que soit déclenchée une enquête criminelle. En soirée, le premier ministre François Legault a mentionné qu’« on n’exclut rien pour ce qui est des enquêtes policières ».

La Sûreté du Québec dit de son côté qu’aucune enquête criminelle n’a été lancée pour l’instant et que le corps de police continue de porter assistance à l’enquête du coroner.

La cheffe de l’opposition officielle, Dominique Anglade a fait valoir que la ministre des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, a perdu « la confiance du milieu pour exercer les fonctions qu’elle occupe aujourd’hui ».

En matinée, la ministre D’Amours a diffusé un communiqué dans lequel elle exprime la fierté qui habite le gouvernement Legault à l’occasion du premier anniversaire du dépôt du rapport du commissaire Jacques Viens. « Le gouvernement est fier de pouvoir dire que sur 142 appels à l’action, 51, qui le concernent directement, sont déjà terminés ou en voie de l’être », a-t-elle écrit, sans mentionner le décès de Joyce Echaquan. Il s’agit d’une bourde, reconnaît-on dans l’entourage du premier ministre.

Avec Hélène Buzzetti, Marco Bélair-Cirino et Marie-Michèle Sioui

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