Le monde du travail en mutation forcée

Jean-François Venne Collaboration spéciale
L’impossibilité de fréquenter ses collègues au quotidien et de profiter des petites discussions informelles qui rythment les journées au bureau engendre chez certains un isolement social.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’impossibilité de fréquenter ses collègues au quotidien et de profiter des petites discussions informelles qui rythment les journées au bureau engendre chez certains un isolement social.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Le télétravail sortira-t-il grand gagnant de la pandémie ? Les analyses de certains chercheurs montrent un engouement certain envers cette approche de la part de nombreux travailleurs, mais pointent aussi plusieurs défis qui restent à surmonter.

Dès le 4 avril dernier, une équipe de cinq chercheurs de l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université de Toulouse-I-Capitole ont commencé à sonder des Québécois et des Français au sujet du travail à distance. « La pandémie est rapidement devenue un laboratoire pour étudier le télétravail comme mode d’organisation du travail à temps plein, ce qui n’était encore jamais arrivé avant », explique Tania Saba, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal et membre de cette équipe.

La principale base de données compilée par les chercheurs comprend 7000 répondants, dont 3500 du Québec. Premier constat : le télétravail semble plaire de plus en plus. De 39 % à la mi-avril, la proportion de gens qui l’apprécient est passée à 43 % à la mi-mai et à 52 % à la fin juillet. Il rendrait aussi plus productif. Les répondants affirment pouvoir réaliser une plus grande charge de travail à la maison qu’au bureau.

Les chercheurs ont également noté que plus les répondants devaient consacrer d’heures à des responsabilités familiales, plus ils aimaient le télétravail. « Il réduit le temps perdu à se déplacer de la résidence au bureau et permet plus de flexibilité pour organiser son horaire de travail », souligne Mme Saba.

Le télétravail comporte toutefois sa part d’écueils, notamment l’isolement, que les chercheurs scindent en deux types. L’impossibilité de fréquenter ses collègues au quotidien et de profiter des petites discussions informelles qui rythment les journées au bureau engendre chez certains un isolement social. Celui-ci était d’autant plus marqué durant le confinement que les rapports sociaux avec amis et membres de la famille se voyaient eux-mêmes passablement amoindris. Des travailleurs éprouvent aussi la sensation de se trouver trop loin des centres décisionnels, ce qui crée un sentiment d’isolement organisationnel. Les femmes et les jeunes travailleurs le ressentiraient davantage.

Par ailleurs, si l’augmentation de la charge de travail ne semble pas représenter une difficulté majeure, les changements dans la manière de réaliser les tâches sont moins bien vécus. « Les employeurs devront apprendre à adapter les tâches au télétravail, plutôt que de tenter de réaliser l’inverse », estime Mme Saba. Autre irritant : la dépendance envers les collègues. Le télétravail repose, certes, sur l’autonomie, mais le travail d’équipe reste important et l’isolement de chacun des membres peut le compliquer.

Repenser les rapports professionnels

Erica Pimentel, comptable professionnelle agréée et candidate au doctorat en comptabilité à l’École de gestion John Molson de l’Université Concordia, a elle aussi scruté les effets du télétravail, en se concentrant sur les professionnels. Elle s’est entretenue avec 30 comptables en juin et en juillet dernier ; tous des gestionnaires ou associés dans leur firme.

« Leur emploi est très axé sur le relationnel, alors je voulais savoir ce que signifiait occuper cette profession quand on se retrouve soudainement privé de contact en personne avec ses collègues et ses clients, et comment cela affecte l’organisation du travail », explique Mme Pimentel.

Le télétravail repose, certes, sur l’autonomie, mais le travail d’équipe reste important et l’isolement de chacun des membres peut le compliquer

 

Elle a vite vu surgir le problème de l’isolement, ressenti par plusieurs répondants. Les ennuis des parents qui devaient concilier le travail et la famille pendant le confinement ont été beaucoup discutés. « Mais on a eu tendance à oublier que l’isolement pèse souvent plus lourd sur les épaules des gens seuls », souligne-t-elle. D’autant que l’enthousiasme initial pour les 5 à 7 sur Zoom a rapidement cédé le pas à un désenchantement devant la difficulté à transposer en ligne ce genre de rencontre informelle.

Le travail à distance complique aussi la communication et la supervision, notamment avec les plus jeunes employés. Beaucoup de petits pépins se règlent aisément dans un bureau avec un court échange. Mais le travail à distance oblige à formaliser le tout. On doit se donner un rendez-vous à un moment précis, même pour une très courte discussion. Devant cette difficulté, certains salariés plus jeunes tentent de résoudre les problèmes eux-mêmes ou évitent de poser des questions, ce qui nuirait à la qualité de leur travail.

« L’important devient d’élaborer une méthode plus structurée pour poursuivre la supervision et la formation dans un contexte de travail à distance », croit Mme Pimentel. Puisque l’information ne se partage plus spontanément, il faut prévoir des rencontres d’équipe pendant la semaine. La supervision peut, elle, s’effectuer lors de deux ou trois rendez-vous hebdomadaires. Ces derniers peuvent très bien ne durer que 15 ou 30 minutes, mais permettent d’éviter que des problèmes se propagent sans être corrigés.

« Le télétravail invite aussi à une évaluation basée davantage sur la qualité du travail réalisé et la performance des employés que sur le nombre d’heures travaillées », conclut Mme Pimentel.

Des secteurs durement touchés

Dans certains secteurs, l’organisation du télétravail représente cependant un bien moins grand défi que la capacité de protéger les emplois. Étienne Lalé, professeur d’économie à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, a utilisé les données générées par l’application de pointage d’activité en ligne Homebase pour mesurer les heures travaillées dans certains secteurs économiques au Canada et aux États-Unis depuis le début de la pandémie.

Cette application mesure les heures travaillées par les employés d’environ 60 000 entreprises américaines et quelques milliers d’entreprises canadiennes. « Cela permet de produire des statistiques en temps réel et de suivre les variations sur une base hebdomadaire ou quotidienne, ce qui aide à scruter le marché du travail de manière très fine », illustre M. Lalé.

Les données d’Homebase ne représentent pas aussi bien tous les secteurs d’activités économiques, puisque les sociétés qui l’utilisent se concentrent surtout dans les services, comme l’hôtellerie et la restauration. Les résultats de la recherche de M. Lalé portent donc sur ces secteurs. 

Photo: iStock Avec la pandémie, les restaurants ont dû revoir leur modèle d’affaires et se convertir à la livraison ou au «pour emporter», puisqu’il qu’ils ne pouvaient plus accueillir de clients.

L’étude des données révèle l’ampleur du choc sur l’emploi de l’irruption de la pandémie en mars et avril aux États-Unis. Les heures de travail ont chuté de plus de 60 % lors de cette période, une glissade qui s’est produite presque entièrement lors de la semaine du 15 mars. Le niveau des heures travaillées s’est stabilisé dès le milieu de la semaine suivante. Sans surprise, la baisse du nombre d’employés présents sur le lieu de travail explique cette diminution.

« Mais on remarque aussi que les entreprises de services, durement touchées au début de la pandémie, ont su rebondir rapidement, rapporte M. Lalé. Entre la mi-avril et la mi-juin, on y a vu une reprise de l’emploi plus forte que dans le reste de l’économie. » Cela serait passé par une refonte des modèles d’affaires. Les restaurants, par exemple, ont été nombreux à se convertir à la livraison ou au « pour emporter », puisqu’ils ne pouvaient pas ouvrir leur salle à manger.

Ces réorganisations ont affecté les travailleurs. Beaucoup de commerces ont rouvert avec moins de salariés. Ceux-ci ont été invités à travailler plus qu’avant et à réaliser des tâches différentes. Depuis la mi-juin, M. Lalé a observé une stagnation des heures travaillées, qui laissent ces entreprises, en matière de nombre d’emplois et d’heures travaillées, environ de 20 % à 30 % sous les niveaux d’avant la pandémie.

« Nous souhaitons maintenant utiliser les données de la firme Safeguard, qui compile chaque mois le nombre de visites de clients dans plus de cinq millions d’établissements, pour mesurer l’effet du nombre de visites sur le marché de l’emploi », termine le chercheur.