Le Réseau express vélo a aussi des appuis chez les commerçants

Le chantier du REV prendra fin deux semaines plus tôt que prévu selon la Société de développement commercial de la rue Saint-Denis. La réouverture entre les rues Gilford et Roy a été devancée au 9 octobre.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le chantier du REV prendra fin deux semaines plus tôt que prévu selon la Société de développement commercial de la rue Saint-Denis. La réouverture entre les rues Gilford et Roy a été devancée au 9 octobre.

Des commerçants de la rue Saint-Denis, à Montréal, sortent de l’ombre pour exprimer leur appui au controversé Réseau express vélo (REV). Ils craignent que les déclarations publiques de leurs confrères mécontents ne ternissent la réputation de l’artère commerciale.

« Le REV ne va pas juste bénéficier aux cyclistes. Ça va permettre d’enlever deux voies de circulation. Ça veut dire moins d’autos, moins de bruit, moins de pollution. La rue va enfin devenir agréable », soutient Jacques Nacouzi, propriétaire de Code Café, installé depuis deux ans dans la rue commerçante.

Rue emblématique de la métropole, Saint-Denis a perdu de son éclat dans les dernières années en raison notamment de la transformation du commerce de détail et de l’arrivée de grosses entreprises sur Internet. Mais l’aménagement de la rue fait aussi partie du problème, selon M. Nacouzi. « C’est une autoroute pour voitures. Ce n’est pas à échelle humaine. Personne n’a envie de prendre son temps et de magasiner. »

Il peine à comprendre les commerces voisins qui s’opposent à tout changement et crient haut et fort depuis des semaines leur refus du REV.

Le mois dernier, peu avant le début des travaux entre les rues Gilford et Roy, une coalition d’une soixantaine de commerçants a demandé à l’administration Plante de renoncer au projet, pourtant entamé dans d’autres arrondissements. Fragilisés par la pandémie, ils craignent de voir leur clientèle disparaître pendant les travaux et ne jamais revenir. Car une piste cyclable n’a pas sa place rue Saint-Denis, selon eux, et va rendre impossible la survie de leur commerce.

Jacques Nacouzi et d’autres commerçants, restés discrets jusqu’ici, ne sont pas de cet avis. Ils estiment que le REV va non seulement attirer une clientèle cycliste, mais aussi ramener les piétons. « Ce sera plus agréable, plus sécuritaire d’y marcher. Les gens auront envie de magasiner dans les boutiques qu’ils croiseront et s’arrêteront dans un bar, un restaurant ou un café pour en profiter », croit M. Nacouzi.

De plus, dit-il, les clients en auto pourront aisément se stationner. D’après la Société de développement commercial (SDC) de la rue Saint-Denis, seules 26 places de stationnement seront retirées sur les quelque 300 existantes entre les rues Gilford et Roy, là où se concentre la majorité des commerces de l’artère.

Laurent St-Cyr, propriétaire du Club Espresso bar, au coin de la rue Roy, dit comprendre certaines inquiétudes soulevées par les commerçants mécontents, mais les invite à penser aux retombées futures. « Côté livraison, ça va prendre une bonne organisation et un temps d’adaptation, mais ce n’est pas insurmontable, ça se fait ailleurs », soutient-il. Quant aux travaux, « personne n’est content, c’est normal. Mais c’est juste quelques semaines », lance-t-il, enjoué par l’aménagement du REV.

D’ailleurs, le chantier va bon train et prendra fin deux semaines plus tôt que prévu selon la SDC Saint-Denis. La réouverture de la rue dans le secteur a été devancée au 9 octobre.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Laurent St-Cyr, propriétaire du Club Espresso bar, au coin de la rue Roy, dit comprendre certaines inquiétudes soulevées par les commerçants mécontents, mais les invite à penser aux retombées futures.

Mieux que rien

Pour Daniel Desjardins, propriétaire de la librairie de voyage Ulysse, ouverte depuis 1988, il était temps d’essayer un nouvel aménagement pour dynamiser cette artère qu’il a vue décliner année après année, au rythme des fermetures de magasin. Il se réjouit particulièrement de l’ajout de passages piétons à mi-bloc qui permettront aux clients de traverser plus facilement la rue et de passer d’un commerce à l’autre de Saint-Denis sans faire un détour jusqu’au croisement suivant.

« Je ne sais pas si c’est une bonne idée, nuance de son côté le copropriétaire du bar Le Colonel Moutarde, Jean-François D’Aoust. J’aurais vu une piste cyclable plutôt sur l’avenue Christophe-Colomb, plus résidentielle. Mais comment se faire une opinion tant qu’on n’a pas vu les retombées ? »

M. D’Aoust se dit néanmoins ouvert au changement. « J’ai hâte de voir l’été prochain si ça aura aidé les commerces. En même temps, j’ai de la misère à voir comment ça pourrait être pire que maintenant. »

D’autres commerçants contactés par Le Devoir sont pour le nouvel aménagement, mais refusent de partager leur opinion publiquement, craignant de s’attirer les foudres des commerçants ou des clients qui s’y opposent. « Il y a beaucoup de haine qui se déverse sur les réseaux sociaux sur le sujet. Je ne veux pas être pris à partie et perdre mon énergie dans un débat qui va se terminer dans quelques semaines, quand les travaux seront finis », confie l’un d’eux.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Pour Daniel Desjardins, propriétaire de la librairie de voyage Ulysse, ouverte depuis 1988, il était temps d’essayer un nouvel aménagement pour dynamiser cette artère qu’il a vue décliner année après année, au rythme des fermetures de magasin.

« Tort irréparable »

Il faut dire que le débat a pris une tournure différente la semaine dernière, quand trois commerçants ont envoyé une mise en demeure à la mairesse de Montréal, Valérie Plante, lui enjoignant de « suspendre ou d’annuler les travaux ».

« On considère que cette installation n’est pas nécessaire et va nous causer un tort irréparable », explique la propriétaire de la boutique Zone, Madeleine de Villers, l’une des responsables de la mise en demeure avec les propriétaires de Mycoboutique et Optique Georges Laoun. Bien consciente qu’il est « trop tard » considérant l’avancée des travaux, elle précise que « le but est de signifier à Mme Plante qu’elle va être responsable de ses actes et donc des possibles fermetures de commerces ».

Aux yeux des commerçants favorables au REV, cette mise en demeure est « contre-productive » et fait surtout « mauvaise presse » aux marchands de la rue Saint-Denis. « Ils sont en train de dire aux gens à travers les médias “ne venez pas, il y a beaucoup de travaux, ça va être long et ensuite la rue sera détestable”. C’est sûr qu’avec un tel message, ça ne donne pas envie de venir », souligne Daniel Desjardins de la librairie Ulysse.

« Ce n’est pas parce qu’ils crient plus fort qu’ils sont majoritaires », note Jacques Nacouzi, de Code Café, rappelant que tous les commerçants ont été consultés l’an dernier et que la majorité s’est prononcée pour le projet.

L’automne dernier, l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal avait fait du porte-à-porte pour consulter les commerçants de la rue Saint-Denis. En tout, parmi les 158 commerçants ayant accepté de participer (sur 329), 68 % d’entre eux se sont dits favorables au Plan de relance de la rue Saint-Denis, qui comprend le REV. Cet été, la SDC Saint-Denis a sondé ses membres : sur les 80 réponses, un tiers étaient contre le REV, un tiers étaient pour et un tiers en faveur si les travaux étaient reportés. Prévus pour juillet dans le secteur, ils ont finalement été reportés au 8 septembre.

Le sujet reste délicat et divise énormément les membres, précise la directrice générale de la SDC Saint-Denis, Kriss Naveteur. « On a des gens extrêmement pour, d’autres extrêmement contre et des gens neutres qui donnent la chance au coureur, explique-t-elle. C’est un gros guess ce projet. Personne n’a de boule de cristal. »

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