Projet immobilier controversé à Oka: la peur régne chez les résidents

Cette maison en construction au Domaine des collines, à Oka, a été détruite par un incendie d’origine suspecte dans la nuit de vendredi à samedi. Elle est située sur un site en bordure d’une pinède revendiqué par les Mohawks.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Cette maison en construction au Domaine des collines, à Oka, a été détruite par un incendie d’origine suspecte dans la nuit de vendredi à samedi. Elle est située sur un site en bordure d’une pinède revendiqué par les Mohawks.

Les tensions ont encore augmenté d’un cran à Kanesatake alors qu’un incendie d’origine suspecte a détruit une maison en construction au Domaine des collines, à Oka, un site en bordure de la pinède revendiqué par les Mohawks, terrorisant les citoyens du quartier.

« J’ai toujours été très heureuse dans ma maison, mais depuis samedi, je demande à mon chum de mettre une pancarte à vendre devant la maison parce que j’ai trop peur », raconte Anne (nom fictif), une résidente du quartier qui préfère ne pas se nommer par crainte de représailles.

« Je ne dors plus de la nuit, lance la mère d’un jeune enfant. Mon chum dit que ça va se calmer, mais moi, je crains une escalade. J’ai peur que nous soyons les prochains. »

À quelques maisons de là, Geneviève (nom fictif) a elle aussi peur pour sa famille. « La présence policière m’aide un peu à dormir la nuit, mais j’ai encore la chienne qu’ils reviennent. On est bien ici, mais si c’était à refaire, j’achèterais ailleurs. »

Comme plusieurs de leurs voisins, les deux femmes se sont fait réveiller en pleine nuit par l’incendie qui a ravagé une des maisons du quartier, qui donne sur la montagne et la pinède. Il n’y a pas eu de blessés, car la maison était encore inhabitée, mais la Sûreté du Québec (SQ) considère l’incendie comme suspect et mène une enquête.

Un bouquet de fleurs sauvages a été déposé sur le bac de recyclage devant la maison de la rue Belleville, dont émane encore une forte odeur de feu, plusieurs jours plus tard. Une fenêtre a été fracassée, le toit s’est effondré et les murs sont complètement noircis.

« La maison était pratiquement terminée », raconte le propriétaire, Pierre Caron, en faisant le tour de la maison considérée perte totale. « Je construisais la maison pour ma fille, je l’avais faite tout à son goût. Elle prend ça dur, c’était sa maison de rêve… »

Comme tout le monde dans le quartier, l’homme marche sur des œufs et fait attention à ce qu’il dit. Il souhaite que son message en soit un d’espoir et de réconciliation. « On est déçus, on a mal au cœur, mais j’ai l’espérance que ça va apporter quelque chose de bien à tout le monde, la paix, la tranquillité, le début d’une meilleure harmonie. »

La présence policière m’aide un peu à dormir la nuit, mais j’ai encore la chienne qu’ils reviennent. On est bien ici, mais si c’était à refaire, j’achèterais ailleurs.

 

« Ça va trop loin »

Cela fait plusieurs mois que les habitants du quartier, qui n’étaient pas au fait des revendications territoriales lorsqu’ils ont acheté leurs maisons, côtoient les militants mohawks qui ont érigé un petit campement dans les champs, à l’orée de la pinède. « Comment pouvez-vous donner ou vendre quelque chose que vous n’avez jamais possédé ? » peut-on lire sur un immense panneau, devant des drapeaux des traditionalistes de la maison longue.

Le terrain du Domaine des collines appartient au promoteur immobilier Grégoire Gollin, qui est présentement en négociation avec le conseil de bande de Kanesatake pour redonner une partie des terres qu’il possède aux Mohawks.

Mais ce « don écologique » est contesté par les traditionalistes, qui y voient une forme de renonciation à leurs droits ancestraux.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Comment pouvez-vous donner ou vendre quelque chose que vous n’avez jamais possédé ?» peut-on lire sur un immense panneau.

« L’incendie est le résultat de plusieurs semaines d’une escalade de tensions », déplore le promoteur, qui se dit « dévasté » par les événements. Il a fait une plainte officielle à la Sûreté du Québec, demandant que cesse toute activité non autorisée sur le terrain. « J’ai toujours fait preuve de respect et de tolérance, j’ai toléré les manifestations au nom du respect et de la liberté d’expression, mais là, ça va trop loin. On terrorise les gens d’un quartier qui ne sont ni la cause ni la solution à ces problèmes. »

Il fait toutefois attention, ne voulant accuser personne. « Ça peut avoir l’air d’une signature, mais ça peut être d’autres groupes. Nous sommes dans une situation qui est délicate, avec des tensions qui sont extrêmes et nous devons reconnaître ça et ne pas juger trop rapidement tant que la SQ n’aura pas remis son rapport. »

La porte-parole de la Maison longue, la militante Ellen Gabriel, a refusé d’accorder une entrevue au Devoir à ce sujet. Dans une déclaration qu’elle a publiée sur les réseaux sociaux le 13 septembre, elle dénonce le fait que les défenseurs des terres ancestrales sont montrés du doigt, alors que l’enquête criminelle n’est pas encore terminée. « Nous déplorons et dénonçons tout usage de violence et condamnons toute action qui a causé cet incendie », peut-on lire dans la déclaration de trois pages.

« Aux résidents des Collines d’Oka, le site de développement Gollin, notre désir en est un de paix, ajoute-t-elle. Nous restons ouverts aux discussions respectueuses et bien informées et nous continuerons à travailler pour une résolution pacifique afin d’obtenir justice pour notre lutte de plus de 300 ans. »

Trois incendies suspects

À quelques kilomètres de là, au conseil de bande de Kanesatake, le grand chef Serge Simon offre ses commisérations à la famille Caron, dont la maison a brûlé sur les terres revendiquées. « Mme Caron et les autres n’ont rien à voir avec le vol de nos terres et les griefs historiques de notre communauté ; ce sont des gens qui ont acheté des terres de bonne foi », affirme-t-il en entrevue.

Il constate une augmentation des tensions dans la communauté. « Ça fait trois incendies suspects depuis deux ans. Même notre maison des jeunes a été incendiée après trois tentatives. Là, c’est dans la colline, mais ça crée de l’inquiétude dans notre communauté. »

Les tensions se manifestent sur le plan politique également, alors que des citoyens réclament un vote de défiance envers le chef, l’accusant de manquer de transparence. Selon le chef, c’est une tentative du clan opposé pour reprendre le contrôle. « On essaie de nous diviser, soupire-t-il. Si seulement les deux parties pouvaient accepter qu’on veut la même chose, pour le bénéfice de tous… »

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4 commentaires
  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 18 septembre 2020 06 h 49

    Garder et viser la paix

    Si l'on revient sur le processus de laïcisation à rebours, peut-être faut il voir ce «don écologique» comme un sacrifice pour notre maison, (oikos) commune?

    Et si l'on remonte plus loin encore dans notre phylogénie et l'origine de notre espèce humaine, peut-être convient-il aussi de se souvenir que le développement de l'humanité a consisté à encadrer et à dépasser notre agressivité native par la culture, culture amérindienne incluse?

    Entre paix et guerre, le premier nominatif n'indique-t-il la voix à suivre pour préserver nos cultures sur notre maison commune, toute culture confondue? Qu'y aurait-il de plus dommageable pour notre maison commune que la guerre de tous contre tous et la domination bien éphémère du plus fort, où la nation la plus forte ou ancestrale (Ex. Chine, Émirats, États-Unis ou Russie...) tenterait par les armes les plus destructrices, pour la Nutshimit ou l'humain qui l'habite, de dominer les autres nations?

  • Pierre Rousseau - Abonné 18 septembre 2020 07 h 55

    Pourrissement de plusieurs décennies

    La situation est terrible pour les gens affectés et il n'est pas surprenant qu'ils se sentent des otages d'une situation dans laquelle ils n'ont aucun pouvoir. On ne sait pas qui a commis ces crimes mais on sait fort bien que la situation à Kanesatake est intolérable et a bien trop duré. Il ne fait pas l'ombre d'un doute que les revendications territoriales des Mohawks de l'endroit sont légitimes et les gouvernements le savent. M. Gollin essaie de faire sa part pour résoudre le conflit mais les gouvernements continuent à tourner le dos aux Mohawks alors que selon la constitution et la loi sur les Indiens que les autorités coloniales leur ont imposés, ils relèvent de la compétence du gouvernement fédéal.

    La question territoriale est relativement facile à régler et d'autres nations qui ont un traité moderne ont montrée la voie. Par exemple, la nation nisga'a de Colombie-Britannique a finalement ratifié un traité moderne en 2000 et ils ont récupéré leur territoire ancestral tout en respectant les propriétés privées qui étaient incluses dans ce territoire et plusieurs propriétaires ont décidé de rester et de travailler avec la nation en partenaires.

    Qui que ce soit qui ait commis ce crime, le fait est que la situation d'incertitude face aux revendications des Mohawks contribue à faire pourrir la situation. Les Mohawks vivent aussi la crainte de voir leurs langue et culture disparaître ainsi que de perdre leur territoire face au développement croissant aux alentours. C'est une tactique vieille de plus d'un siècle alors que les gouvernements coloniaux ont tout fait pour les faire disparaître et où on s'est servi de la loi pour diviser les communautés avec un système de conseils de bande qui ne respectent pas les traditions autochtones mais relfète plutôt une structure coloniale qui dépend du bon vouloir d'un gouvernement qui les finance.

    Le fédéral sait quoi faire avec les recommandations des commissions du passé alors où est la soi-disant réconciliation?

  • Alain Roy - Abonné 18 septembre 2020 10 h 25

    Warriors et illusion

    Les traditionnalistes et leurs sbires Warriors se comportent en gang de rue depuis la crise d'Oka à Kahnawake et Kanesatake. La milice armée que sont les Warriors doit être démantelée. Il est inacceptable qu'un groupe paramilitaire lourdement armé soit toléré aux portes de Montréal et des municipalités environnantes. Les Warriors ont un beau drapeau et une belle rhétorique qui peuvent faire illusion, mais ça fait trente ans qu'ils imposent menaces et intimidation non seulement aux populations voisines, mais également à leurs concitoyens autochtones. La Loi sur les Indiens doit être abolie, et une réelle autonomie doit être accordée, et inscrite dans les lois fondamentales du pays, aux Premières Nations. Mais pas au bout d'un canon, pas par la violence.

  • Nicolas Roy-Bourdages - Abonné 18 septembre 2020 10 h 51

    À l'orée des bois: une anthologie de l'histoire du peuple de Kanehsatake

    La lecture de ce livre devrait être obligatoire!