Conseillère de l’ombre, Aline Chrétien s’éteint

Aline Chrétien était à l’aise quand elle a rencontré la reine d’Angleterre, mais elle l’était tout autant lorsqu’elle parlait aux citoyens de Shawinigan, la ville natale de son mari, raconte Eddie Goldenberg. On la voit ici avec son époux, Jean Chrétien, en 2014.
Photo: Nathan Denette Archives La Presse canadienne Aline Chrétien était à l’aise quand elle a rencontré la reine d’Angleterre, mais elle l’était tout autant lorsqu’elle parlait aux citoyens de Shawinigan, la ville natale de son mari, raconte Eddie Goldenberg. On la voit ici avec son époux, Jean Chrétien, en 2014.

À la fois discrète et influente sur la colline du Parlement à Ottawa, Aline Chrétien, épouse de l’ancien premier ministre libéral Jean Chrétien, s’est éteinte samedi à l’âge de 84 ans à sa résidence du lac des Piles.

Décrite comme une « femme d’exception » avec laquelle Jean Chrétien partageait une grande complicité, Aline Chrétien n’a jamais cherché à prendre le devant de la scène. « Elle disait que ce n’était pas elle qui avait été élue. Elle ne voulait pas être sur la place publique. Mais elle pouvait parler à son mari et lui dire exactement ce qu’elle pensait », confie Eddie Goldenberg, ancien directeur de cabinet de Jean Chrétien, en entrevue au Devoir.

« C’était une femme généreuse, courtoise, digne et élégante, se souvient M. Goldenberg. Elle était consciente de ses racines. Elle venait d’une famille issue de la classe ouvrière et elle n’a jamais oublié ça. Parfois, elle disait à son mari que telle ou telle politique pouvait fonctionner en théorie, mais que pour monsieur et madame Tout-le-Monde à Shawinigan, ça n’irait pas. Et il l’écoutait. »

Au dire d’Eddie Goldenberg, Aline Chrétien était à l’aise quand elle a rencontré la reine d’Angleterre, mais elle l’était tout autant lorsqu’elle parlait aux citoyens de Shawinigan, la ville natale de son mari.

« C’est une femme qui était assez discrète, qui s’assurait toujours de protéger la vie privée de sa famille et surtout de ses trois enfants. Le couple Chrétien ne souhaitait pas les inclure dans le spectacle politique », souligne de son côté Daniel Béland, directeur de l’Institut d’études canadiennes de l’Université McGill.

Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Jean Chrétien, alors premier ministre du Canada, aux côtés de son épouse, Aline, lors du référendum de 1995

Elle était toutefois très impliquée dans les affaires de son mari, dit-il. « C’était une femme de l’ombre. Elle préférait rester en arrière-scène, mais avait tout de même beaucoup d’influence sur son mari et ses décisions politiques. Jean Chrétien lui-même la considérait comme l’une de ses conseillères principales. […] Elle n’en restait pas moins respectueuse de l’équipe de l’entourage de son mari. »

Une femme forte et cultivée

Aline Chrétien aurait ainsi participé à plusieurs décisions politiques de son mari, comme lorsqu’il a quitté la vie politique en 1986 après avoir été défait par John Turner dans la course à la direction du Parti libéral ou quand il a brigué un troisième mandat d’affilée en 2000.

Née à Saint-Boniface, près de Shawinigan, en 1936, elle avait épousé Jean Chrétien en 1957 alors que celui-ci était avocat. Le couple a eu trois enfants. Aline Chrétien a quitté l’école très tôt, dès 16 ans, pour devenir secrétaire et soutenir sa famille économiquement. Une fois mariée, elle est restée au foyer pour élever ses enfants.

Ce n’est pas pour rien que M. Chrétien l’appelait son “roc de Gibraltar”. C’était sa confidente et elle était de bon conseil.

Bien qu’elle ne soit jamais allée à l’université durant sa jeunesse,Mme Chrétien était une femme très cultivée qui parlait l’anglais, l’espagnol et l’italien. Elle jouait aussi du piano, qu’elle a appris sur le tard, la cinquantaine passée, au Conservatoire royal de musique, indique Daniel Béland.

Eddie Goldenberg évoque le souvenir d’un voyage en avion à destination de Vancouver. Jean Chrétien songeait à créer les bourses du millénaire pour venir en aide aux étudiants universitaires moins nantis. Il en avait parlé à son épouse. « Elle lui avait dit : “Jean, si j’avais pu avoir ça quand j’étais jeune, j’aurais pu aller à l’université.” Cela l’a convaincu d’aller de l’avant avec ce projet », raconte-t-il.

En 2010, Aline Chrétien avait été nommée chancelière de l’Université Laurentienne de Sudbury pour un mandat de trois ans. « Elle a présidé avec tant de grâce et de charme plus de 50 cérémonies de remise de diplômes, donnant à chaque diplômé le sentiment d’être la personne la plus importante au monde », se souvient le recteur et vice-chancelier de l’époque, Dominic Giroux. Même après son départ, elle prenait régulièrement des nouvelles de l’université, des étudiants et du personnel, a-t-il dit.

Du sang-froid

Mme Chrétien avait fait preuve de beaucoup de sang-froid lorsqu’en 1995, elle s’était retrouvée face à un individu armé d’un couteau qui était entré par effraction dans la résidence officielle, au 24, Sussex, à 3 h du matin. Après avoir alerté la GRC, elle avait fermé à clé la porte de sa chambre à coucher en attendant les secours avec pour seule arme une sculpture inuite.

« Ce n’est pas pour rien que M. Chrétien l’appelait son “roc de Gibraltar”. C’était sa confidente et elle était de bon conseil », indique l’ancien député libéral Denis Coderre. « Comme elle avait entendu tous ses discours, elle était capable de lui dire “bon, c’est assez”. »

C’était une femme de l’ombre. Elle préférait rester en arrière-scène, mais avait tout de même beaucoup d’influence sur son mari et ses décisions politiques.

Denis Coderre qualifie le couple Chrétien de « fusionnel » « Pour moi, c’est une des plus grandes premières dames du pays. Elle incarnait une complémentarité exceptionnelle. C’était quelqu’un qui avait de la grande classe, dans le verbe, dans le ton et dans sa façon d’être. C’est vraiment une lourde perte. »

Éloges et respect

L’annonce de son décès a suscité une vague d’éloges dimanche. « Nous devons énormément à Aline. Elle a fidèlement servi les Québécois et tous les Canadiens, défendu le multiculturalisme et le bilinguisme et contribué à nous rapprocher les uns des autres. Authentique et honnête, elle nous a appris l’importance de persévérer, même quand la situation devient difficile », a déclaré le premier ministre Justin Trudeau.

« Femme déterminée, travailleuse infatigable, elle n’a jamais, malgré les années de vie politique de son époux, oublié ses racines mauriciennes, une de ses grandes sources de fierté », a pour sa part commenté le député de Saint-Maurice–Champlain et ministre des Affaires étrangères du Canada, François-Philippe Champagne. « Nous garderons tous et toutes le souvenir de son sourire chaleureux, de sa sagesse et des moments partagés avec elle en toute simplicité. »

Des politiciens de divers horizons ont aussi rendu hommage à Aline Chrétien, dont le premier ministre du Québec, François Legault, le chef conservateur, Erin O’Toole, l’ancien premier ministre Stephen Harper, le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, le chef bloquiste, Yves-François Blanchet et la mairesse de Montréal, Valérie Plante.

Seule une cérémonie privée est prévuepour le moment en raison des restrictions associées à la COVID-19, a expliqué le porte-parole de la famille Chrétien, Bruce Hartley, mais une commémoration publique aura lieu quand les circonstances le permettront.

Avec La Presse canadienne

 

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