Les dernières heures du karaoké au Québec

Photo: Adil Boukind Le Devoir Puisque l’activité est dans la mire des autorités, le mot semble s’être donné. Au centre-ville, le Pang Pang Karaoké ne comptait que deux groupes dans ses douze salles privées jeudi soir.

Le karaoké vit ses dernières heures dans les bars du Québec, visé par une interdiction imminente du gouvernement. Le Devoir en a fait la tournée à Montréal, pour capturer l’ambiance et rencontrer des chanteurs amateurs qui devront ranger leur micro jusqu’à nouvel ordre. Récit.

« Je suis né pour le karaoké », s’exclame Daniel Gignac, assis devant un Pepsi au comptoir du Vieux St-Hubert, un bar du quartier latin réputé pour ses soirées endiablées. Mais en ce jeudi soir, l’endroit est quasi désert.

L’homme de 44 ans ne savait rien de la volonté du gouvernement d’interdire les soirées karaoké. La nouvelle qu’on lui apprend a aussitôt l’effet d’une douche froide. « Je trouve pas ça comique, je suis tout le temps icitte », lance le gaillard masqué, élevant la voix pour surpasser celle du duo qui entonne derrière Belle de Notre-Dame de Paris.

Il peste aussitôt contre l’histoire de ce bar à Québec, le Kirouac, à l’origine jusqu’ici de 72 cas d’infection. « Des gens ont foutu le bordel là-bas et tout le monde est pénalisé », déplore-t-il, convaincu d’écoper pour l’écart de conduite d’une poignée de lointains fêtards.

« Si le karaoké ferme, je n’aurai plus rien à faire, regrette déjà Daniel, laissant échapper un juron. J’ai ma job, mais à part de ça, je suis tout le temps tout seul chez nous. »

Pousser la chansonnette le détend, le met de bonne humeur. Une passion qu’il a découverte il y a quelques années, « une drogue » même. La petite scène du Vieux St-Hub (ainsi appelé par ses habitués) n’est pas l’unique théâtre de ses performances de Ozzy Osbourne — partie intégrante de son répertoire de prédilection : le hard rock. « Je vais partout pour chanter. »

Photo: Adil Boukind Le Devoir «Des gens ont foutu le bordel [à Québec] et tout le monde est pénalisé», déplore Daniel Gignac. L’habitué du Vieux St-Hubert déplore écoper pour l’écart de conduite d’une poignée de clients lointains.

« Esméraldaaaaaaa ». Le jeune duo vient de boucler sa prestation de Quasimodo. Masque sur le visage, reprenant la mousse protectrice qu’ils doivent poser sur le micro, ils regagnent leur place et leur pichet de bière blonde, derrière un plexiglas.

« On ne savait pas que c’était peut-être la dernière soirée ! » lance Véronic Massey, 30 ans. Coup de chance, elle n’avait pas remis les pieds dans son bar préféré depuis le début de la pandémie. Idem pour Pierre D’Amico, 28 ans.

Avant la COVID-19, ils y venaient « très souvent », confie Véronic, réprimant un rire, un brin coupable. « Je chante vraiment mal, mais ici, j’ai une excuse pour mal chanter. »

À ses yeux, le karaoké est un concentré pur jus de « plaisirs coupables ». « Il n’y aura jamais de Kaïn dans un bar, mais dans un karaoké, il va y en avoir et tout le monde va aimer ça », illustre la jeune femme. Encore mieux si les clients chantent à l’unisson, renchérit Pierre, pour qui cette activité rapproche les gens (au sens figuré, bien sûr).

La fin annoncée des soirées karaoké déçoit ces deux amis de longue date, surtout inquiets pour la survie du Vieux Saint-Hubert. Ils jugent néanmoins « raisonnable » la décision de Québec. Car en dépit des efforts déployés par les tenanciers pour éviter toute propagation, un risque demeure, concède Pierre.

Photo: Adil Boukind Le Devoir La fin annoncée des soirées karaoké déçoit Véronic Massey et Pierre D’Amico, qui ont chanté le karaoké au Vieux St-Hub sans savoir qu’il pourrait s’agir de la dernière fois avant un bon moment.

« Pas comme avant »

À l’angle des rues Sainte-Catherine et Beaudry, au Date Karaoké, la voix de Catherine Fontaine, en pleine envolée sur le tube Gravity de Sara Bareilles, résonne des mètres à la ronde.

L’étudiante de 25 ans y anime depuis cet été les soirées karaoké. Un boulot qu’elle apprécie, pouvant combiner un horaire de travail flexible et sa passion pour le chant. Il faut dire aussi qu’elle connaît bien l’endroit : elle y est cliente depuis six ans.

André Herrera est l’un des habitués. « Étrangement, ça faisait deux mois que je n’étais pas venu, mais en temps normal, je suis ici tous les soirs », témoigne-t-il.

Sachant que les jours du karaoké sont comptés, l’homme de 39 ans n’a pas voulu rater l’occasion de projeter sa voix une dernière fois. L’interdiction imminente l’attriste, craignant de voir le Date fermer pour de bon et ses employés, qu’il connaît bien, congédiés.

Sur une note plus personnelle, André avoue toutefois que le plaisir n’est plus autant au rendez-vous. Il s’ennuie de l’effervescence des soirées pré-covidiennes, des échanges spontanés, des compliments fusant ici et là. « On est un peu clôturé, se désole le chanteur amateur, pointant les panneaux vitrés. Ça revient à chanter seul, dans une boîte. Ce n’est définitivement pas la même expérience. »

Photo: Adil Boukind Le Devoir Beaucoup d’efforts ont été déployés par la plupart des tenanciers pour éviter toute propagation de la maladie.

Coup dur

Plusieurs bars ont tôt fait de laisser tomber leurs soirées karaoké lors de la réouverture des bars en juin. C’est notamment le cas de l’Astral 2000, dans le quartier Centre-Sud, et de La Remise, dans le Plateau Mont-Royal.

« C’est sûr que je perds de la clientèle, mais je ne voulais pas jouer avec le feu et risquer de devoir fermer », indique au bout du fil le propriétaire de La Remise, Guy Longchamp.

Celui-ci ne cache pas que ses revenus fondent à vue d’œil. « C’est la moitié moins qu’avant », relève-t-il, soulignant que la décision du gouvernement de faire cesser la vente d’alcool à minuit lui a fait particulièrement mal.

L’interdiction du karaoké est un coup dur surtout pour les endroits qui en font l’essentiel de leur offre. La Muse, tout près de l’Université Concordia, n’avait pas un seul client lors du passage du Devoir, jeudi vers 23 h. L’endroit peut accueillir 50 personnes, selon les directives de la Santé publique.

Puisque l’activité est dans la mire des autorités, le mot semble s’être donné, soutient l’unique employé présent. Puis d’ajouter : « nous sommes rarement occupés », estimant les clients avides d’imiter Céline Dion freinés dans leur élan par les consignes sanitaires.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Déjà, on s’ennuie de l’effervescence des soirées pré-covidiennes, les interactions post-prestations et des compliments fusant ici et là. «On est un peu clôturé», se désolait déjà André Herrera, un habitué du Date Karaoké, pointant les panneaux de plexiglas.

Toujours au centre-ville, le Pang Pang Karaoké comptait deux groupes dans ses douze salles privées. Sa gérante, Kimi Lee, avait encore du mal à encaisser que le karaoké sera prohibé. Cette décision est « exagérée », laisse-t-elle tomber, maugréant contre le bar Kirouac à Québec.

D’autant plus que son établissement n’a pas lésiné sur les mesures pour tenir le virus à distance, insiste Kimi. Les clients restent dans leur salle et ne croisent aucun autre groupe. Les micros sont protégés par un tissu et désinfectés par le personnel qui porte un masque et une visière.

Pas de doute, il faudra se réinventer pour ne pas fermer, mais comment ? souffle Kimi. « Les gens viennent d’abord pour chanter, peut-être pour boire. »

Pendant ce temps, les factures vont continuer de rentrer. « Nous devons payer le loyer. Au centre-ville, ça coûte cher », regrette-t-elle, inquiète pour l’avenir.