En mémoire de la crise d’Octobre

Pour sa première performance, Mathieu Parent a écrit des bribes de phrases sur les deux faces d’un bâton de hockey. D’un côté, le «territoire en miettes vendues».
Photo: Adil Boukind Le Devoir Pour sa première performance, Mathieu Parent a écrit des bribes de phrases sur les deux faces d’un bâton de hockey. D’un côté, le «territoire en miettes vendues».

Tous les samedis, durant huit semaines, dans des lieux publics de Montréal, de Québec et de Rimouski, Mathieu Parent invite le public à réfléchir sur les événements d’octobre 1970, sur la répression militaire et la suppression des libertés civiles.

Mathieu Parent n’était pas né en octobre 1970. Il a pourtant enregistré la mémoire d’une cuisante répression : la Loi sur les mesures de guerre le 16 octobre 1970 et l’arrestation de centaines de personnes qui n’avaient rien à voir avec les actions perpétrées par le Front de libération du Québec (FLQ).

Pour marquer le 50anniversaire de la crise, l’artiste multidisciplinaire a préparé une série de sept performances et un événement, qui le mèneront, huit samedis durant, de Montréal à Rimouski en passant par Québec. Ces performances sont regroupées sous le titre Octobre n’est pas la fin d’une longue histoire d’amour. Et elles ne font que commencer.

Samedi dernier, c’est au carré Saint-Louis que la première marche a eu lieu. Une marche lente, « hyperlente » même, d’une durée de sept longues heures, pendant lesquelles Mathieu Parent a parcouru 280 mètres à une vitesse de 40 mètres à l’heure, en entonnant périodiquement un chant traditionnel sur la quête de la liberté. « C’est une lenteur extraordinaire, qui va rassurer les aînés », dit l’artiste, qui est aussi membre du groupe Mange-camion, rencontré en entrevue dans un parc de Montréal.

Rien de mieux que la lenteur extrême pour prendre la pleine mesure de l’espace, pour atteindre la profondeur des choses, poursuit-il. « Cela met la table pour la suite en abordant le sens des relations au territoire. »

Photo: Archives La Presse canadienne Un soldat du Royal 22e Régiment montant la garde à proximité d’un pont montréalais après l’instauration de la Loi sur les mesures de guerre en octobre 1970

Ces performances, qui se poursuivront chaque samedi jusqu’en octobre, mettent son corps au défi et invitent la population à entrer dans sa réflexion, une réflexion sur le temps, sur le territoire, sur la mémoire, mais aussi sur le travail invisible, sur l’action communautaire et collective, sur le pouvoir, celui des autorités, mais aussi celui des individus.

L’histoire d’octobre 1970 touche à sa révolte contre l’autorité opprimante, voire aveugle. « L’étincelle a été la prise de conscience du geste d’intimidation qu’a été le choix de la Loi sur les mesures de guerre, l’envergure des gens touchés et les libertés qui ont été brimées. Ça n’est pas possible de lire la crise d’Octobre et de la comprendre, sans la replacer dans une histoire plus longue et plus large », dit-il.

Sur la violence des gestes posés par le FLQ lui-même, il évite de se prononcer. « Il faut voir pourquoi les gens en sont arrivés là », dit-il. « Ça n’est pas le rôle du projet de juger et de condamner, ajoute-t-il. On essaie de comprendre. »

Ses performances mettent en scène des éléments symboliques. Pour la première, Mathieu Parent a écrit des bribes de phrases sur les deux faces d’un bâton de hockey. D’un côté, le « territoire en miettes vendues », de l’autre, une « maison commune pas de toit ».

La deuxième marche, qui aura lieu samedi prochain au parc Maisonneuve, en est une de « déprogrammation », et se fera en marchant cette fois à reculons. À ses côtés, le public sera lui aussi invité à venir jeter une pierre en symbole de ce dont il a envie de se déprogrammer.

Mémoire d’un poème

La troisième marche, le 19 septembre, invite le public à aider Mathieu Parent à apprendre par cœur Libertés surveillées, de Gérald Godin, poème qui est directement lié aux événements d’octobre 1970.

« Très clairement, le poème raconte la rafle du 16 octobre 1970, le lendemain de la promulgation de la Loi sur les mesures de guerre. C’est un élément déclencheur de la démarche. Le 16, ils ont arrêté beaucoup de gens. […] Ils ont ciblé beaucoup de gens qui n’avaient pas de rapport avec le FLQ », dit-il.

« C’est un prétexte pour aborder la mémoire des événements, mais aussi la construire, la déconstruire. » Se déroulant sur la promenade Masson, cette performance sera suivie d’une discussion à l’Espace Bonheur Masson, un espace citoyen sur la rue du même nom.

Le samedi suivant, Mathieu Parent traversera la ville sur son axe traditionnel de division entre anglophones et francophones, le long du boulevard Saint-Laurent, en levant les mains au ciel. On y lira le texte de la « Constitution » du Québec, une assemblée constituante de 41 personnes sélectionnées au hasard et animée par l’Institut du Nouveau Monde et le groupe Carte blanche.

Protéger la flamme

Le 3 octobre, à Rimouski, Mathieu Parent convie le public à venir protéger la flamme d’une bougie exposée aux quatre vents, six heures durant. Le public sera aussi invité à chanter ou à lire des textes, « dans une optique antimilitariste », en ravivant la flamme. « On va sûrement avoir des artistes aussi qui vont se joindre à nous », dit-il.

Le 10 octobre est consacré à la reconnaissance du travail invisible. Il s’agira pour Mathieu Parent de « faire et de défaire un lit durant douze heures, dans un espace public », une référence à la nature, mais aussi au travail méconnu, au travail domestique, et à celui des aidants naturels. « Il va y avoir des draps colorés avec des écritures », dit-il. Le lieu est à déterminer.

Le 17 octobre, Mathieu Parent mettra en scène, au parc des Faubourgs, à Montréal, un protocole détourné, en utilisant le salut militaire comme une expérience à combattre, une posture d’obéissance dont le performeur essaie de se dégager, en inventant d’autres postures, « pour s’arracher à la discipline militaire ».

La dernière performance aura lieu à Québec. Il s’agira pour Mathieu Parent de « sauter » les 24 escaliers de Québec dans une poche de patates. Le saut, c’est une référence au soulèvement, dans « une histoire qui s’écrit de bas en haut ». La marche débutera à Saint-Malo pour finir par rejoindre, de la Basse-Ville à la Haute-Ville, les plaines d’Abraham, puis Cap-Rouge. « On fait une espèce de traversée de l’histoire, mais on fait aussi le tour de la ville », dit-il.

À voir en vidéo


 



Une version précédente de ce texte, qui mentionnait la promulgation de la Loi sur les mesures de guerre par le gouvernement fédéral le 15 octobre 1970, a été modifiée.

 

Octobre n’est pas la fin d’une longue histoire

Tous les samedis, jusqu’au 24 octobre. Sur plusieurs sites extérieurs à Montréal, à Rimouski et à Québec. Accès libre et gratuit, dans le respect des règles sanitaires.