Télétravail, famille, dodo

Leïla Jolin-Dahel Collaboration spéciale
L’essor du travail à la maison a posé depuis quelques mois de nombreux défis pour les travailleurs.
Image: Getty Images L’essor du travail à la maison a posé depuis quelques mois de nombreux défis pour les travailleurs.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Relations professionnelles virtuelles, éclatement des frontières entre le travail et la vie personnelle, l’essor du travail à la maison a posé depuis quelques mois de nombreux défis pour les travailleurs. Mais si la tendance du télétravail est en baisse graduelle, des experts s’accordent pour dire que le monde du travail actuel continue d’évoluer.

« Nous sommes toujours en crise », résume au bout du fil Caroline Coulombe, professeure au Département de management et technologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « On n’est pas dans le monde d’après où tout devient plus normal », prévient-elle.

« C’est quand même un défi nouveau de par l’ampleur du télétravail qui a dû être déployé et la rapidité de sa mise en place que ça a demandée, la gestion en contexte de pandémie », constate pour sa part Catherine Biron, associée au bureau de Langlois avocats à Montréal.

Le 27 août dernier, la firme Léger a publié un sondage effectué à la demande de la Chambre de commerce et de l’industrie de Québec (CCIQ) et mené auprès de 421 employeurs privés. Les résultats concluaient qu’une personne sur six serait encore en télétravail à la fin de l’année dans la région de la Capitale-Nationale. Le sondage révélait également que 61 % des employeurs comptaient encourager leurs employés à travailler de la maison.

Un modèle hybride ?

Meilleure capacité de concentration, économie de temps et effets positifs sur la santé psychologique sont néanmoins des effets du télétravail constatés sur les employés par lesexperts. Or, un sondage réalisé en mars par le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) révélait également que, parmi les 2000 travailleurs représentés qui ont répondu au questionnaire et qui faisaient du télétravail dans l’urgencede la situation, 40 % vivaient une expérience négative.

Selon France Saint-Hilaire, professeure au Département de management et de gestion des ressources humaines à l’Université de Sherbrooke,il est important de « bien faire les choses » quant à l’avenir. « Je pense que plusieurs télétravailleurs y ont goûté et certains y ont pris goût, à certaines conditions », ajoute-t-elle en précisant que le télétravail devrait se limiter à un certain nombre d’heures ou de jours par semaine.

61%
C’est le pourcentage d’employeurs qui comptent encourager leurs employés à travailler de la maison, selon un sondage commandé par la Chambre de commerce et de l’industrie de Québec.

Mme Biron abonde en ce sens. « La tendance est souvent d’avoir, comme souhait majoritaire des employés, une partie télétravail et une partie de travail au bureau, entourés justement de l’équipe de travail », précise-t-elle.

Des frontières floues

Si des enjeux de conciliation travail-famille existaient avant la pandémie, ils ont augmenté et se sont complexifiés au cours des derniers mois, relève Mme Biron. Elle observe que ce sont principalement les parents de jeunes enfants qui ont subi les contrecoups de la crise quant à la capacité de respecter les horaires imposés,de composer avec les enfants à la maison et de fournir leur prestation de travail habituelle. « Ces enjeux-là ont commencé à se réduire passablement depuis la reprise pour tous des garderies. Ça devrait continuer à se réduire avec la rentrée scolaire qui se passe en ce moment », prévoit-elle néanmoins.

« Le travail est rentré dans la famille, constate pour sa part Mme Coulombe, qui prédit une cascade des conséquences sur la santé mentale des travailleurs au cours des prochains mois. On va revivre des moments où on se dit “qu’est-ce qu’on fait de nos enfants ? J’aimerais me rouler en boule sous mon bureau parce que je ne sais pas comment tout faire ça en même temps.” Et on aimerait donc avoir une grande réponse. »

Mme Saint-Hilaire abonde en ce sens. Elle remarque pour sa part « un effritement beaucoup plus violent » entre les frontières de la vie personnelle et professionnelle, notamment à cause des technologies. « On peut être joignable en permanence via les plateformes de communication collaboratives. Ce qui fait qu’il n’y avait plus ce temps-là où on était déconnectés », illustre-t-elle.

L’importance du côté humain

Des 5 à 7 virtuels au lieu de conversations autour de la machine à café, l’omniprésence de la technologie a également soulevé des défis quant aux relations humaines en contexte professionnel, relèvent les expertes.

Mme Biron constate que le bonheur professionnel passe entre autres par les relations interpersonnelles. « Plus le temps passe, plus on va avoir besoin de réactiver nos interactions sociales pour que ça continue d’avoir ses effets », note-t-elle.

Mme Saint-Hilaire se demande comment seront vécues les relations entre collègues dans l’optique où le télétravail se poursuivrait en totalité. « Ça peut avoir des conséquences à long terme sur la productivité et le bien-être, prévient-elle. On sait que ces éléments-là sont fondamentaux pour la performance et que les interactions humaines, c’est important. Et que ce besoin-là ne disparaîtra pas du jour au lendemain. »