Se droguer en connaissance de cause

Une installation pour la Journée internationale de la sensibilisation aux surdoses
Photo: Adil Boukind Le Devoir Une installation pour la Journée internationale de la sensibilisation aux surdoses

Alors que le nombre de surdoses explose dans la rue, de plus en plus d’usagers veulent savoir ce qu’il y a dans leur drogue avant de la consommer. Le docteur Jean Robert, qui offre un programme de vigie toxicologique unique au Québec, constate qu’il y a de plus en plus de mélanges toxiques qui circulent et qu’on fait passer pour d’autres drogues.

« Regardez cette pilule, ça vient juste d’arriver sur le marché. C’est vendu comme du speed, mais c’est faux », explique le Dr Jean Robert, en pointant une affiche bien en vue sur le mur de sa clinique au centre-ville de Saint-Jérôme.

C’est un patient qui lui a apporté une pilule sur laquelle étaient inscrites les lettres STAR. Le médecin a envoyé le produit au laboratoire du centre de toxicologie du Québec et a pu déterminer que le comprimé contenait huit substances, dont de la cocaïne, des méthamphétamines, de l’éphédrine et des benzocaïnes. « Tout ça, c’est mortel », confirme le médecin.

Dans les jours qui ont suivi, il a vu les mêmes composés dans des comprimés d’autres couleurs vendus sous d’autres noms.

Le docteur Robert a également trouvé de l’héroïne dans l’urine de consommateurs qui croyaient pourtant avoir acheté de la cocaïne, du GHB dans du speed et une multitude d’autres substances qui provoquent des effets auxquels l’usager ne s’attend pas. Cela peut causer des intoxications sévères, des pertes de conscience et même des surdoses mortelles.

Quand tu vas faire ton épicerie, tu veux connaître la date de péremption du produit que tu achètes. C’est la même chose pour les usagers de drogues. S’ils ont l’information, ils sont capables de mieux gérer leur consommation.

 

« Quand on leur dit : “Attention, il y a de l’héroïne dans la coke”, les consommateurs sont plus prudents. Personne ne veut faire une surdose, personne ne veut mourir. Ils veulent juste soulager leurs souffrances. »

Demande des patients

C’est à la demande d’une de ses patientes du Centre Sida Amitié que le Dr Jean Robert a décidé de lancer ce programme de vigie toxicologique communautaire. « C’était en septembre 2017. Malorie est arrivée en pleurs, en rage : elle venait de perdre huit de ses chums, morts d’une surdose. Elle m’a demandé : mais qu’est-ce qu’ils mettent dans notre dope, qui nous tue comme ça ? »

Depuis, la clinique communautaire offre à ses patients de faire tester leur urine et leur drogue de façon complètement anonyme. Ça lui permet d’informer les consommateurs et les travailleurs de rue des nouvelles tendances et d’éviter des surdoses mortelles, croit-il.

« Quand tu vas faire ton épicerie, tu veux connaître la date de péremption du produit que tu achètes. C’est la même chose pour les usagers de drogues. S’ils ont l’information, ils sont capables de mieux gérer leur consommation. Et cette information-là, personne ne la leur donne à part nous. En leur donnant l’information, on leur donne du pouvoir. C’est la base du principe de réduction des méfaits. »

Plusieurs régions du Québec sont aux prises avec une hausse fulgurante des surdoses mortelles ces derniers mois, mais Saint-Jérôme est épargné. Un indicateur, selon lui, que le programme fonctionne bien et qu’il devrait être élargi pour rejoindre l’ensemble des consommateurs. « Ce n’est pas moi qui le demande, ce sont les usagers », précise le docteur.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Le docteur Jean Robert offre un programme de vigie toxicologique dans sa clinique au centre-ville de Saint-Jérôme.

Depuis le début de la pandémie, il réalise trois fois plus de tests, car il a noué des partenariats avec des groupes communautaires de Gatineau, de l’Outaouais et de Montréal, qui tentent eux aussi de protéger leurs usagers de surdoses mortelles en ces temps difficiles.

Il faut rappeler que, depuis la fermeture des frontières, le prix des drogues a explosé et plusieurs substances ne sont plus disponibles dans la rue. Ainsi, plusieurs consommateurs qui arrivaient à fonctionner avec leur drogue de choix se tournent vers d’autres drogues qu’ils ne connaissent pas et ils réagissent trop fortement. Sans compter tous les produits qui, comme le Dr Jean Robert l’explique, sont vendus sous de faux noms.

Nouvelles drogues

Depuis le début de la pandémie, le médecin voit d’ailleurs un grand changement dans les habitudes de consommation de ses patients.

Il note une augmentation de la consommation entre le trimestre de janvier à mars et celui d’avril à juin 2020 et une baisse importante du nombre de consommateurs qui utilisent une seule drogue. Ainsi, la grande majorité (89 %) des échantillons positifs contiennent un minimum de deux substances, et cela peut aller jusqu’à 14 substances dans un même échantillon.

Il constate également une baisse de la consommation des opiacés et des médicaments et une « forte augmentation » des stimulants, dont la cocaïne, le speed, la méthamphétamine et l’ecstasy. « Très souvent, [ils consomment] plusieurs stimulants simultanément. »

La kétamine, le GHB et les benzocaïnes font également un grand retour, alors que de nouvelles substances font leur apparition.

Il y a quelques mois, le médecin communautaire a pu constater l’apparition d’un nouvel opioïde de synthèse (isotonitazène ou Toni) vendu comme du « faux dilaudid ». Vendus 10 $ chacun, ces comprimés sont censés faire diminuer la douleur, mais ils provoquent plutôt une impression de mort imminente et une perte de conscience. « C’est un opioïde de synthèse aussi, ou plus puissant que le Fentanyl, précise Hugo Bissonnet, directeur général du Centre Sida Amitié.

Témoignages

Photo: Adil Boukind Le Devoir Elo et Kate Crow, pairs-aidantes pour l’organisme de prévention des surdoses PAVO à Joliette, collaborent avec la clinique communautaire de Saint-Jérôme pour faire analyser les substances consommées dans la rue.
Élo, une ancienne toxicomane qui travaille au projet PAVO (pairs-aidants vigie opioïdes) à Joliette, a elle-même vécu de près les effets de ces innombrables mélanges, ayant perdu plusieurs amis morts de surdoses ces derniers mois. Elle estime que le programme de vigie toxicologique communautaire est plus important que jamais. « C’est rendu presque juste de la coupe, quand ce n’est pas carrément de la merde. L’autre jour, un gars a acheté de la coke, mais c’était en fait de la kétamine, une drogue qu’on utilise pour paralyser les chevaux. Il s’est “shooté” ça d’un coup et il a failli mourir. »

Mathieu Cloutier, 27 ans, a lui aussi été victime de plusieurs surdoses dans sa vie et a perdu de nombreux amis, morts de surdoses. Au décès de son père, il y a quelques années, il a connu « une sale “dérape” » avant d’entreprendre une thérapie. « J’ai fait deux rechutes et je me suis stabilisé. »

Il y a quelques mois, Mathieu a fait tester sa drogue à la clinique du docteur Robert pour savoir ce qu’il avait consommé. « Je me suis tellement magané dans ma vie, je prends moins de risques maintenant. Et j’essaie d’amener mes amis qui vendent de la drogue à utiliser ces services, pour qu’ils puissent savoir eux aussi ce qu’il y a dans leurs drogues. Ils ne veulent pas vendre de la “scrappe”. Parce que la vie a une valeur… »

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