Le façadisme, ou la conservation mise en scène

<p>L’école Baril</p>
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

L’école Baril

La récente démolition du bâtiment de l’iconique restaurant Rapido, à Montréal, a relancé le débat sur le façadisme, cette pratique qui, pour certains, permet de sauver une partie du passé, mais qui, pour d’autres, dénature la ville.

Au coin de la rue Saint-Denis et de l’avenue du Mont-Royal, le bâtiment qui accueillait autrefois le célèbre restaurant Rapido a perdu de son éclat. Des centaines de barres métalliques ont été installées de haut en bas, de long en large, prenant des allures de toile d’araignée. C’est que, sans elles, cette bâtisse des années 1940 s’effondrerait. Il suffit de faire quelques pas sur l’une ou l’autre des deux rues qui l’encadrent pour découvrir l’envers du décor : un grand vide.

Comme le révélait Le Devoir la semaine dernière, l’essentiel de l’immeuble a été démoli sans permis ce printemps. Il ne reste que deux murs extérieurs de pierres grises, typiques des constructions du Montréal d’antan.

« Et voilà un énième cas de façadisme, comme on en voit souvent au Québec », indique, peu étonné, le président de l’Ordre des architectes, Pierre Corriveau.

Cette pratique de plus en plus courante se résume à conserver d’un édifice une, deux, parfois trois façades d’origine et à démolir le reste pour construire du neuf, avec comme raison — ou excuse — que le bâtiment est en trop mauvais état pour être sauvé.

Dans le cas du Rapido, ce n’était pourtant pas dans les plans présentés aux autorités municipales. Les nouveaux propriétaires de l’édifice comptaient plutôt « conserver et restaurer les volumes principaux des bâtiments » et prévoyaient un agrandissement.

« Le mal est fait. Maintenant, il faut espérer que le promoteur va faire son mea-culpa et proposer un projet de qualité avec les façades restantes », commente M. Corriveau.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le CHUM

Ce cas est loin d’être unique. Les projets de façadisme sont nombreux dans la province, particulièrement à Montréal. Le procédé n’a d’ailleurs rien de nouveau, explique Dinu Bumbaru, porte-parole d’Héritage Montréal. On l’employait autrefois pour sauver les restes d’un bâtiment qui était passé au feu. L’intérieur de l’hôtel de ville de Montréal a d’ailleurs été ainsi presque entièrement détruit en 1922. On a préservé sa façade pour le reconstruire.

Par la suite, c’est devenu un moyen de sauver une partie d’anciens bâtiments voués à la démolition en raison de leur mauvais état. Dans les années 1970, par exemple : la cathédrale Saint-Jacques, à Montréal, a été démolie, mais on a gardé son clocher pour l’intégrer à la construction d’un pavillon de l’UQAM.

« À l’époque, il y avait au moins un souci de bien intégrer le patrimoine à la nouvelle bâtisse. Aujourd’hui, rares sont ceux qui s’en soucient », déplore M. Bumbaru. Il donne l’exemple récent de l’église Saint-Sauveur, dont le clocher a été sauvé pour être intégré au CHUM. « On a deux projets similaires. Mais entre la brique rouge de l’UQAM et les plaques vitrées du CHUM, l’intégration du patrimoine n’est pas la même. On a fait un pas en arrière », constate-t-il avec regret.
 

Il faut dire qu’avec la densification des villes, des projets de construction « démesurés » et « inadaptés » voient le jour. « On veut faire des tours à condos ou à bureaux en partant de vieux bâtiments dont la structure n’est pas conçue pour de tels projets, regrette M. Bumbaru. Ça devient donc plus simple de démolir et de reconstruire en gardant la façade d’origine, même si ça dénature tout. »

Philippe Lupien, architecte et professeur à l’École de design de l’UQAM, partage son opinion. Selon lui, le façadisme est un « raccourci intellectuel » avant même d’être « un raccourci architectural ». C’est une façon d’aller vite sous la pression des promoteurs et des constructeurs, pour lesquels le temps, c’est de l’argent. « L’architecture n’est pas un objet de consommation, c’est là pour rester. Ça mériterait qu’on prenne son temps. »

L’intégration du patrimoine aux projets contemporains ne devrait pas être perçue comme une contrainte, mais un défi architectural, selon lui. M. Lupien cite en exemple le projet de rénovation de la Maison-Alcan dans les années 1980. « C’est une série de bâtiments anciens sur la rue Sherbrooke Ouest, tous différents par leur typologie et leur usage. On a réussi à garder les volumes existants et l’agrandissement a été fait en arrière, de façon discrète. On a donc tiré profit des bâtiments au complet, pas juste de leur façade. »

A contrario, à la même époque, le projet de rénovation de la Place Mercantile, qui comprend aussi l’intégration d’anciennes maisons en rangée de la rue Sherbrooke Ouest, n’a pas connu la même réussite. « C’est un cas typique de façadisme. On n’a pas gardé les volumes et on a converti de belles façades bourgeoises en façades mortuaires. Les fenêtres sont vides et les portes ne mènent nulle part », déplore M. Lupien.

Le façadisme, c’est oublier que l’architecture n’est pas qu’une façade. « C’est aussi des volumes, une structure, des espaces, des matériaux », renchérit Claudine Déom, professeure à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, qui trouve que cette pratique « réduit la ville à un décor de théâtre ».

À ses yeux, les promoteurs de tels projets conservent un fragment d’origine surtout pour « expier leurs péchés » — la démolition quasi complète d’un bâtiment ancien — et non dans un souci de conservation du patrimoine. « C’est une pratique inacceptable. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Condominiums Beaux-Arts

S’il qualifie le façadisme de « réflexe de paresseux », Pierre Corriveau estime que « c’est toujours mieux que ne rien faire et tout raser ». Il souligne notamment l’effort de conservation du patrimoine dans le projet Condominiums Beaux-Arts au centre-ville, également sur la rue Sherbrooke. Une série de maisons en rangée victorienne a été conservée et intégrée à une tour d’appartements de 20 étages quelque peu en retrait.

Il donne aussi l’exemple de la rénovation de l’école Baril dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, qui a gagné le Prix d’excellence de l’Ordre des architectes du Québec en 2019. « Selon moi, ce n’est pas du façadisme problématique, car derrière la façade d’origine, ça reste une école, comme autrefois. On n’a pas changé son usage. »

Il concède toutefois que le problème est en amont : le manque d’entretien des bâtiments. « La question de savoir si un façadisme est bien fait et acceptable ne se poserait pas si on était capables de préserver notre patrimoine bâti. »

Les intervenants contactés par Le Devoir suggèrent de rendre obligatoire l’entretien des bâtiments en adoptant des règles plus strictes. Et des amendes plus salées pour ceux qui ne respectent pas les règles et démolissent trop rapidement, ajoute M. Bumbaru. « Il y a des façons de construire qu’on a perdues, des matériaux qui n’existent plus. Lorsqu’on détruit certains bâtiments, on perd toute une richesse qu’on ne retrouvera jamais », conclut-il.

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1 commentaire
  • François Beaulé - Inscrit 31 août 2020 10 h 34

    L'architecture est un art complexe, sans règle simple

    Les bâtiments et leur façade ne méritent pas toujours d'être conservés.

    Un exemple de façadisme est la conservation de la façade du « New Sherbrooke » qui a été conservée en 1991 et intégrée au pavillon Desmarais du Musée des beaux-arts de Montréal. Cette façade n'a rien à voir avec les espaces qu'elle précède. Et même si elle est élégante, sa conservation a privé Montréal de l'oeuvre architecturale plus forte qu'était le projet initial de l'architecte Moshe Safdie.

    Inversement, le clocher de l'église Saint-Sauveur est spectaculaire dans son contraste avec le CHUM. Dans ce cas, l'erreur est d'avoir bâti le CHUM au centre-ville, ce qui a imposé la démolition de l'hôpital Saint-Luc. Ces bâtiments auraient pu être convertis en bureaux et en condos. Alors que le CHUM aurait été mieux situé rue Beaubien, entre Saint-Urbain et l'avenue du Parc, à la place du magasin-entrepôt Home Depot.

    Erreur aussi d'avoir conservé un petit bâtiment très laid qui n'avait aucunement la vocation d'être une bibliothèque. La bibliothèque Marc-Favreau aurait été encore mieux si le vieux bâtiment bourré d'amiante avait été démoli. Comme quoi, tout ne mérite pas d'être conservé, quoiqu'en pense les fanatiques de la conservation.