Des bulles se forment, d’autres éclatent

Quand deux bulles se fusionnent, le choc est d’abord brutal.
Illustration: Diana Aziz Quand deux bulles se fusionnent, le choc est d’abord brutal.

« Les bulles, ce n’est pas un concept qu’on utilise vraiment, mais je peux voir l’analogie. » Le biologiste Jacques Brisson dirige un laboratoire se consacrant à la dynamique végétale. Le gonflement (des populations), l’implosion (de la biodiversité) et le bouillonnement (des espèces envahissantes) font partie de ses considérations quotidiennes. Et la métaphore des bulles ne lui déplaît pas.

« On peut parler d’une “bulle” qui était là avant la colonisation européenne. La flore était en équilibre. Avec les transports et les voyages, on a apporté beaucoup de plantes d’Europe, d’Asie et d’ailleurs, de façon volontaire ou involontaire », raconte-t-il. Ces apports ont bouleversé les relations entre les espèces indigènes, surtout là où l’empreinte de l’humain est profonde, comme dans le sud du Québec.

Quand deux bulles se fusionnent, le choc est d’abord brutal. Ensuite, un nouvel équilibre peut se créer. Certaines espèces, comme la marguerite, s’intègrent dans leur nouvel environnement et rendent des services écologiques utiles. Mais parfois, le mélange est toxique. Des spécimens profitent de ce nouvel air pour gonfler, gonfler, gonfler.

C’est notamment le cas du roseau commun, aussi appelé phragmite, qui fait partie des sujets de prédilection de M. Brisson. Cette plante herbacée, détectée au Québec sous sa forme exotique pour la première fois au début du XXe siècle, colonise maintenant les fossés agricoles et les bords d’autoroute de la province. Ses tiges, pouvant mesurer cinq mètres de hauteur, recouvrent si densément le sol que toute compétition est écrasée.

« C’est la plante la plus répandue sur la planète », fait remarquer le scientifique, membre de l’Institut de recherche en biologie végétale affilié à l’Université de Montréal. On retrouve des sous-espèces indigènes de roseau commun sur tous les continents (sauf en Antarctique), mais certains filons particulièrement virulents ont sauté les océans et envahi de nouveaux horizons. Des navires lâchant leurs eaux de ballast ont probablement introduit la souche problématique en Amérique du Nord.

Visite aux îles de Boucherville

Qui veut naviguer dans un massif de roseau commun doit savoir se frayer un chemin. « Vive les chevreuils », lance la biologiste Kim Marineau, qui accompagne Le Devoir dans les hautes herbes des îles de Boucherville afin de tâter du phragmite. Sur cet archipel à quinze kilomètres en aval du centre-ville de Montréal, il vaut mieux suivre un corridor dégagé par ces cervidés pour observer la vivace conquérante depuis l’intérieur de ses retranchements.

Arrivés à destination, on voit de longues feuilles plates qui s’étirent tout autour de nous vers le ciel. Le sol, légèrement renfoncé, doit être très humide au printemps, croit notre guide. « Ça commence comme ça, à un endroit où l’eau s’accumule, dit-elle. Puis la colonie peut s’étendre de plusieurs mètres par année, et éventuellement s’installer dans des milieux secs. »

Biodiversité conseil, l’entreprise dirigée par Mme Marineau, offre des services de caractérisation des milieux naturels, produit des inventaires de faune et de flore et élabore des plans de conservation. Au surplus, elle combat les espèces exotiques envahissantes, comme le roseau commun, et aide à prévenir sa propagation.

« À certains endroits, on essaie d’intervenir, explique la spécialiste. Il faut creuser de quatre mètres, enlever toute la terre qui pourrait contenir des racines, puis installer une toile géotextile. Quelques années plus tard, on retire la toile et on peut reboiser. »

Avant de devenir un parc national en 1984, les îles de Boucherville servaient de terres agricoles. Toutefois, raconte la biologiste, toutes les parcelles n’ont pas été immédiatement renaturalisées : cela laissait toute la place au roseau pour gonfler sa bulle. Un seul petit morceau de la plante, déplacé avec le concours du réseau hydrographique de l’archipel ou des travaux de voirie, peut donner naissance à une nouvelle colonie.

Petites bulles

En plus de s’attaquer aux effets pervers de l’éclatement des bulles écologiques qui séparaient autrefois les continents, Mme Marineau tente aussi de juguler la fragmentation des habitats à plus petite échelle. L’objectif est ici opposé : en connectant les bulles isolées de nature, elle espère que la faune locale pourra se déplacer le plus librement possible sur le territoire.

« Quand on passe sous le seuil de 30 % de milieux naturels sur un territoire, la connectivité écologique est dégradée, explique-t-elle. Toutes les espèces à grands domaines vitaux disparaissent, puis tranquillement il y a une érosion de la biodiversité. »

Les couleuvres et les écureuils, par exemple, ont besoin de corridors verts pour passer d’une bulle à l’autre sans risquer d’être la proie d’un rapace. Et même si les ressources de leur îlot peuvent parfois suffire à les nourrir à court terme, des échanges génétiques avec les voisins sont essentiels à long terme.

Ces dernières années, Mme Marineau a contribué à la conception d’un grand corridor de biodiversité dans l’arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal, dont la création doit s’échelonner sur 20 ans. Elle travaille actuellement à un projet semblable dans Rosemont–La Petite-Patrie.

Si des milieux agricoles de la vallée du Saint-Laurent souffrent de graves problèmes de connectivité écologique, le problème n’épargne pas non plus des régions plus boisées. La biologiste donne comme exemple le sud des Laurentides, entre Saint-Jérôme et le parc du Mont-Tremblant : même si ce territoire est couvert d’arbres à plus de 80 %, on n’y trouve essentiellement plus de « forêts d’intérieur » situées à plus de 200 mètres d’une route, ce qui en fait un milieu invivable pour plusieurs espèces animales.

Des aménagements sont possibles pour limiter les dégâts, mais Mme Marineau croit surtout que l’étalement urbain doit cesser au plus vite. « Il ne peut pas y avoir des maisons à l’infini sur un territoire fini, dans lequel on veut aussi qu’il y ait de l’agriculture et des milieux naturels accessibles pour les humains. À un moment donné, il va falloir que notre bonheur soit différent du modèle actuel », dit-elle.

La fragmentation des habitats est un problème d’autant plus crucial que, dans les prochaines décennies, les populations animales et végétales devront migrer peu à peu vers le nord. « Normalement, plusieurs espèces ne pourraient pas sortir de leur bulle ou entrer dans la nôtre à cause des contraintes climatiques, souligne Jacques Brisson, mais les changements climatiques sont en train d’ouvrir la voie à de nouvelles espèces. »

Pourquoi parler de bulles ?

L’idée de cette série d’articles est née d’un partenariat avec l’Office national du film du Canada (ONF) et l’Université du Québec à Montréal. Dans le cadre du programme Jeunes pousses, piloté par le Studio interactif de l’ONF, huit étudiants de l’UQAM ont imaginé un monde en 2050 où rien n’a été fait pour lutter contrer les changements climatiques, ce qui oblige les Québécois à vivre en permanence avec une bulle autour de la tête, pour survivre à l’air de mauvaise qualité, aux changements de températures, aux pluies acides. Ils ont illustré ces grands bouleversements avec le projet Bulle, une expérience interactive présentée dès aujourd’hui. Cette perspective qui peut sembler terrifiante a été imaginée avant la pandémie causée par le coronavirus. Elle prend aujourd’hui un tout autre sens, alors que nombre d’entre nous vivons déjà dans plusieurs bulles, qu’elles soient évidentes, ou plus secrètes. Pour consulter le récit interactif, c'est ici.