La bulle, réflexe de survie postmigratoire

Au-delà de l’effet réconfortant, le fait de rester dans sa «bulle» est carrément un réflexe de survie, croit Garine Papazian-Zohrabian, psychologue et professeure au Département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Université de Montréal.
Illustration: Diana Aziz Au-delà de l’effet réconfortant, le fait de rester dans sa «bulle» est carrément un réflexe de survie, croit Garine Papazian-Zohrabian, psychologue et professeure au Département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Université de Montréal.

Partie en 1986 de son Salvador déchiré par une guerre civile et où les enlèvements d’enfants étaient monnaie courante, Mercedes Orellana est arrivée ici avec son mari et leurs trois garçons en vivant tout ce qu’un Québec francophone dont l’hiver s’étire un peu trop peut constituer de choc culturel. Parrainée par sa mère qui avait déjà installé ses pénates dans les Cantons-de-l’Est, la directrice depuis 20 ans du Service d’aide aux néo-Canadiens, qui s’implique depuis son arrivée au sein de cet organisme d’accueil et d’intégration de Sherbrooke, reconnaît avoir trouvé du réconfort dans une « bulle », celle de sa communauté et d’un réseau déjà établi par ses proches.

« C’est sûr que l’importance d’avoir des liens avec ma communauté d’origine, qui peut me comprendre dans ce que je vis, est indéniable », dit-elle. Que ce soit pour se déposer, retrouver ses repères, ou ne serait-ce que pour manger un bon plat qui rappelle la maison. « Sur le plan psychologique, ça peut être réconfortant de côtoyer des personnes avec qui je n’ai pas d’efforts à faire pour me faire comprendre culturellement. Le fait de retrouver le lien avec ma culture d’origine, d’avoir du plaisir, de comprendre les références et l’humour permet d’enlever un peu de stress, ajoute-t-elle. Mais trois mois après mon arrivée, j’étais tannée de me promener dans la rue avec mon dictionnaire et j’avais envie d’être autonome. Alors, je me suis ouverte à la francisation. »

Au-delà de l’effet réconfortant, le fait de rester dans sa « bulle » est carrément un réflexe de survie, croit pour sa part Garine Papazian-Zohrabian, psychologue et professeure au Département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Université de Montréal. « En arrivant ici, les immigrants sont en perte de repères, leur monde a été ébranlé. C’est le chaos. Ils ont changé de système d’éducation, de santé, et ont perdu leurs repères spatio-temporels. En plus, ils ont peut-être vécu des traumatismes importants. Alors, c’est normal pour eux de refaire leur bulle personnelle et familiale. C’est ce qui pourrait expliquer que certaines personnes qui arrivent ont envie d’abord de rester dans leur communauté, en fréquentant leur mosquée, une église, un temple. Ils ont besoin de recréer cette bulle qui les protège. »

Perte totale de repères

Pour bien expliquer à ses étudiants ce concept de perte de repères totale et la réaction qui s’ensuit, cette spécialiste des traumatismes et des deuils chez les immigrants et les réfugiés fait une mise en situation. « Imaginez que je vous envoie en Russie et que vous vous trouvez dans l’obligation d’y vivre, que vous ne parlez pas la langue, ne comprenez pas la culture… Vous allez sans doute chercher des Québécois ou des gens qui parlent français, parce que ça va vous donner un sentiment de sécurité, dit-elle. Ça ne veut pas dire que les gens se referment sur eux. » Même que plus la société d’accueil interprète cette réaction comme une fermeture et plus on augmente le potentiel de fermeture de l’individu. « C’est un cercle vicieux. »

D’où l’importance de s’écouter sans jugement, de part et d’autre, croit Mme Papazian-Zohrabian. « Tous les discours à base de “eux” et “nous”, polarisés et polarisants, ne font qu’augmenter les risques que la bulle se solidifie », soutient-elle.

Elle reconnaît néanmoins qu’il peut être difficile de comprendre pourquoi un individu qui a quitté un pays où il était en danger cherche malgré tout ce qui peut lui rappeler ce pays à son arrivée au Canada. « Les réfugiés d’Afrique, du Moyen-Orient… bien sûr qu’ils sont conscients des atrocités qu’ils ont fuies, mais en arrivant ici, ils prennent conscience de la valeur des belles choses de leur pays, comme leur identité, leur culture, leur langue, et de la perte de leurs racines, de leurs amis. Et à un certain moment, pour survivre, ils ont besoin de s’accrocher à certaines choses, comme l’identité, la langue, qui vont leur donner l’impression de ne pas se perdre eux-mêmes. Ils ont besoin de repères psychiques. » C’est une forme d’idéalisation qui est néanmoins salutaire pour la santé mentale, ajoute-t-elle.

Les autres bulles

Mercedes Orellana fait remarquer que ce ne sont pas tous les immigrants qui cherchent à se rapprocher de leur communauté d’origine lorsqu’ils arrivent. « En raison de leur vécu prémigratoire, certaines personnes ne vont pas vouloir aller vers leur communauté d’origine. Parce qu’elles ont vécu la guerre et qu’il y avait différents groupes de militaires ou paramilitaires qui s’affrontaient, elles ne vont pas vouloir revivre ces affrontements. Même si c’est une bulle naturelle vers laquelle je peux aller, je ne veux pas nécessairement me retrouver avec mon bourreau », explique-t-elle.

Arrivent alors dans l’espace d’autres bulles, celles de la francisation et de la société d’accueil qui sont tout aussi bénéfiques et facilitent l’intégration. « Les bénévoles qui accompagnent les familles dans différents déplacements ont un rôle très significatif dans l’établissement des liens qui mène à l’intégration. Denis, par exemple, est le bénévole qui m’a accompagnée à un moment important, quand j’ai trouvé mon premier appartement, mon chez-moi où je peux me sentir en sécurité », raconte Mme Orellana. « Je vais toujours lever mon chapeau à la bulle des Québécois d’origine qui sont prêts à s’impliquer comme bénévoles pour faire découvrir et apprécier leur culture aux nouveaux arrivants et créer un espace de dialogue. » Pour enfin « crever la bulle », mais dans le bon sens du terme.

Pourquoi parler de bulles?

L’idée de cette série d’articles est née d’un partenariat avec l’Office national du film du Canada (ONF) et l’Université du Québec à Montréal. Dans le cadre du programme Jeunes pousses, piloté par le Studio interactif de l’ONF, huit étudiants de l’UQAM ont imaginé un monde en 2050 où rien n’a été fait pour lutter contrer les changements climatiques, ce qui oblige les Québécois à vivre en permanence avec une bulle autour de la tête, pour survivre à l’air de mauvaise qualité, aux changements de températures, aux pluies acides. Ils ont illustré ces grands bouleversements avec le projet Bulle, une expérience interactive présentée dès aujourd’hui. Cette perspective qui peut sembler terrifiante a été imaginée avant la pandémie causée par le coronavirus. Elle prend aujourd’hui un tout autre sens, alors que nombre d’entre nous vivons déjà dans plusieurs bulles, qu’elles soient évidentes, ou plus secrètes. Pour consulter le récit interactif, c'est ici.