Une comédienne échoue à faire retirer une dénonciation pour inconduite sexuelle

Ce jugement constitue une première dans le contexte des récentes dénonciations qui ont déferlé sur les réseaux sociaux.
Photo: Getty Images Ce jugement constitue une première dans le contexte des récentes dénonciations qui ont déferlé sur les réseaux sociaux.

Une comédienne visée par une dénonciation anonyme d’inconduite sexuelle a échoué à la faire retirer de Facebook en attendant son procès civil. Elle réclame 100 000$ à la victime présumée ainsi qu’à l’administratrice de la page sur laquelle le témoignage a été publié.

« Le Tribunal estime que le préjudice n’est pas irréparable […] Le retrait immédiat de la publication n’aurait que peu d’impact sur la quantification des dommages », a noté le juge Pierre Nolet jeudi, en rejetant la demande d’injonction provisoire de la comédienne Émilie Lajoie.

Le nom de Mme Lajoie s’est retrouvé le 5 août dans une dénonciation anonyme publiée sur la page « Groupe de soutien pour femmes et minorités de genres milieu des arts québécois » à la suite de la récente vague de dénonciations qui a déferlé sur les réseaux sociaux. Les inconduites sexuelles alléguées se seraient produites au printemps 2019, à la suite d’une soirée qui réunissait plusieurs anciens diplômés du Conservatoire d’art dramatique de Montréal.

« Émilie a été très insistante. J’étais consentante à l’embrasser, mais je ne voulais pas coucher avec elle. Je repoussais ses gestes qui allaient plus loin et lui disais très clairement », a écrit Karyane Bilodeau, la victime présumée, dans ce groupe privé qui compte 1575 abonnés. Son identité est désormais publique en raison des procédures judiciaires.

Mme Bilodeau dit dans sa publication espérer une prise de conscience de la part de Mme Lajoie. « Mon souhait serait qu’on l’aide à passer au travers de tout ça, l’aider à comprendre le poids de ses gestes et de ses mots […] Je ne veux pas détruire sa carrière et sa réputation, je ne veux pas qu’elle soit isolée », fait-elle valoir.

Or, Mme Lajoie l’accuse de raconter un événement qui comporte des éléments « calomnieux, diffamants et faux ». « Il n’y a pas eu d’agressions sexuelles, de violences, de menace, ni de manipulations lors de cette soirée », peut-on lire dans sa demande d’injonction.

Elle tient également pour responsable l’administratrice de la page, Carolanne Foucher. « La publication de cette dénonciation cause préjudice à [Mme Lajoie] tant dans sa vie personnelle, familiale que dans sa carrière, tout en alimentant la machine à rumeurs », est-il écrit dans le document de cour. Elle leur réclame 100 000 $ en dommages et intérêts.

Ce jugement constitue une première dans le contexte des récentes dénonciations qui ont déferlé sur les réseaux sociaux, a également souligné le juge Nolet.

C’est que la victime présumée et l’administratrice du groupe plaident l’intérêt public pour justifier la diffusion du témoignage. « Les propos s’inscrivent dans la foulée d’une série de dénonciations publiques d’agressions sexuelles faites parfois de façon anonyme par la victime […] Il n’existe pas, à ce jour, de jurisprudence d’un tribunal d’appel établissant le bien-fondé d’une défense d’intérêt public dans ce contexte, ni de décision à l’effet contraire », écrit-il. « Il appartiendra au juge du mérite d’apprécier la véracité, la sincérité et l’intérêt public des propos de [Karyane Bilodeau] de même que s’il était fautif pour [Carolanne Foucher] de les publier », poursuit-il.

Mme Lajoie a réitéré dans une déclaration écrite envoyée au Devoir que la publication « contient des accusations extrêmement graves et fausses qui, d’aucune façon, ne reflètent la personne que je suis, ni ce qui s’est réellement passé lors de cette soirée entre amies ». Sa poursuite en diffamation a pour objectif de dévoiler la vérité, dit-elle.

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