Épidémie de surdoses à Montréal

Depuis juin, 23 cas de surdoses sévères ont été rapportés aux services d’urgence de Montréal, en plus de 15 interventions d’urgence dans les sites d’injection supervisée.
Photo: Spencer Platt Getty Images via Agence France-Presse Depuis juin, 23 cas de surdoses sévères ont été rapportés aux services d’urgence de Montréal, en plus de 15 interventions d’urgence dans les sites d’injection supervisée.

Montréal fait face à une vague de surdoses mortelles sans précédent cet été. Le nombre de décès liés à la consommation de drogues de rue — principalement des stimulants comme le crack et la cocaïne — a doublé en juillet. Cette situation inquiète gravement la Santé publique de Montréal, qui a lancé un « appel à la vigilance » aux gens du réseau.

En juillet, le Bureau du coroner a rapporté à la Santé publique « 23 décès possiblement ou probablement liés à une intoxication aux drogues de rue à Montréal », dont près de la moitié sont survenus entre le 20 et le 28 juillet. Le Bureau du coroner devra mener son enquête pour confirmer chaque cas, mais c’est néanmoins du jamais vu. « C’est une nette augmentation par rapport au signalement habituel, qui tourne autour de 10 ou 11 cas par mois », précise Carole Morissette, médecin-conseil à la Direction régionale de santé publique de Montréal.

C’est le nombre de décès mensuel le plus élevé que la Santé publique a comptabilisé depuis le début de la vigie des surdoses en 2014.

Une autre particularité qui inquiète la Santé publique est le fait que les personnes décédées ont un profil atypique. Ce sont principalement des hommes âgés entre 50 et 59 ans qui sont morts à leur domicile après avoir consommé des stimulants : soit du crack, de la cocaïne, des amphétamines (speed) ou de la méthamphétamine (crystal meth). Et ils habitaient tous dans les quartiers périphériques, loin du centre-ville où surviennent généralement les décès par surdoses.

Ce sont possiblement des consommateurs occasionnels, affirme Mme Morissette. « On n’est pas dans le même type de profil que l’on connaît d’usagers qui fréquentent les sites d’injection supervisée ou les organismes communautaires en réduction des méfaits. On n’est pas du tout dans ce profil-là. »

Fentanyl contre stimulants

Partout au Canada, le nombre de surdoses mortelles a augmenté depuis le début de la pandémie, principalement en raison de la présence de fentanyl. Or, à Montréal, un seul des 23 décès rapportés serait attribuable à cet opioïde.

« La situation des surdoses au Québec et à Montréal est vraiment différente — pour l’instant à tout le moins — du reste du Canada parce qu’il y a beaucoup de décès liés à des stimulants. Je ne peux donner toutes les hypothèses, mais il y a quand même un phénomène lié à la chaleur. On sait qu’au-delà de 30 degrés Celsius, la consommation de stimulants amène des changements physiologiques […] pouvant provoquer un décès. » La Santé publique analyse les données en lien avec cette hypothèse.

En plus des surdoses mortelles, on rapporte une augmentation des surdoses non mortelles nécessitant du naloxone. Depuis juin, 23 cas de surdoses sévères ont été rapportés aux services d’urgence, en plus de 15 interventions d’urgence dans les sites d’injection supervisée. « Il s’agit du nombre le plus élevé d’interventions au cours d’un mois depuis leur ouverture en juin 2017 », précise la Santé publique de Montréal.

Ce qui inquiète particulièrement la Dre Morissette, c’est l’existence de ces deux phénomènes concomitants. D’un côté, on a une augmentation des décès liés à la consommation de stimulants et de l’autre, une présence accrue du fentanyl dans les rues de Montréal. Une alerte a d’ailleurs été émise à cet effet en juin. « Oui, il y avait du fentanyl avant, mais c’était généralement en très petites quantités, diluées dans l’héroïne. Alors que là, ce n’est plus de l’héroïne contaminée, mais du fentanyl pur vendu comme tel. Ça, c’est récent et nouveau et on sait que dans les autres villes canadiennes, ça a été désastreux quand c’est arrivé. »

Dans les organismes de réduction des méfaits, on émet également de nombreuses hypothèses liées à la pandémie. Ils le répètent depuis longtemps, les usagers de drogues sont plus vulnérables depuis le printemps. La fermeture des frontières a entraîné une explosion des prix et la disparition de certaines substances sur le marché. « Plusieurs usagers ne trouvent plus leur drogue de choix ; ils vont se tourner vers d’autre chose ou ils vont aller voir d’autres vendeurs qu’ils ne connaissent pas. Ça peut amener plus facilement des surdoses », note Claudia Paquette, directrice de IRIS Estrie, un organisme de réduction des méfaits de Sherbrooke, qui ouvrira dans quelques jours un centre de prévention des surdoses.

S’endormir sur le speed

L’autre aspect qui n’est pas à négliger, c’est que la qualité de la drogue est encore plus douteuse qu’avant. « On n’a jamais eu le contrôle sur ce que l’on trouve dans les drogues de synthèse, mais là, c’est encore plus coupé qu’avant, se désole Mme Paquette. Plusieurs personnes nous rapportent des effets de consommation qui n’ont pas de lien avec la substance. Quelqu’un qui tombe endormi sur le speed, ce n’est pas normal ! »

Mario Gagnon, directeur général de l’organisme Point de repères, à Québec, fait le même constat. « Chez nous, à Québec, les surdoses sont surtout liées au GHB, en combinaison avec l’alcool et les benzos. Le GHB a toujours été là, mais ce qu’on voit, c’est que les drogues ont des effets super puissants, et donc, les gens prennent les mêmes quantités qu’ils ont l’habitude de prendre, mais vont faire une surdose. On voit aussi des drogues qui n’ont pas l’effet qu’elles devraient avoir, comme du speed qui a des effets généralement liés aux opioïdes. »

Le 13 août, le CIUSSS de la Capitale-Nationale lançait lui aussi un appel à la vigilance aux intervenants du milieu en raison d’une « augmentation des signalements de surdose dans la ville de Québec ». « Depuis le 1er août, nous avons enregistré 10 signalements de surdoses non mortelles et 5 surdoses mortelles, ce qui excède le nombre de surdoses observées dans les derniers mois et pour la même période des années précédentes », peut-on lire sur le document daté du 13 août.

À voir en vidéo