Le bâtiment du Rapido démoli sans permis

L’arrondissement a ordonné la suspension des travaux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’arrondissement a ordonné la suspension des travaux.

Du bâtiment qui a abrité pendant plus de 20 ans le restaurant Rapido, à l’angle de la rue Saint-Denis et de l’avenue du Mont-Royal, il ne reste que deux des murs extérieurs. L’essentiel de l’immeuble a été démoli sans permis au printemps dernier, a constaté l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal qui a ordonné la suspension du chantier.

Fréquenté par les noctambules pendant des années, le Rapido avait fermé ses portes en 2014. Depuis, le rez-de-chaussée était resté vacant. Les propriétaires du site comptaient transformer l’immeuble de pierres grises en appartements résidentiels dotés d’une terrasse, avec des espaces commerciaux au rez-de-chaussée.

Selon les plans réalisés par la firme d’architecture Studio MMA, le projet devait nécessiter « une démolition très sélective d’éléments en mauvaises conditions dues à des années d’abandon », indique sur son site Internet la firme d’architectes. Le tout avec l’intention « de conserver et de restaurer les volumes principaux des bâtiments ».

Les propriétaires avaient obtenu de l’arrondissement un permis de transformation qui devait leur permettre de réaliser un agrandissement de part et d’autre du bâtiment d’origine. Or, la Ville a plutôt constaté au printemps que les promoteurs avaient procédé sans permis à la démolition de l’immeuble, à l’exception des façades donnant sur la rue Saint-Denis et sur l’avenue du Mont-Royal.

Un avis d’infraction leur a été remis et les travaux ont été suspendus pour cause de non-conformité, mais lundi, l’arrondissement n’a pas voulu préciser le montant de l’amende qui a été imposée aux propriétaires compte tenu des discussions toujours en cours. Les amendes minimales prévues pour les démolitions sans permis sont de 25 000 $, mais peuvent varier en fonction du type d’infraction, a précisé Geneviève Allard, chargée de communication à l’arrondissement.

Des travaux de sécurisation ont été requis pour maintenir en place les façades de pierres grises, typiques des constructions du Montréal d’antan. La pierre grise était produite dans des carrières avoisinantes, souvent situées là où l’on trouve aujourd’hui des parcs. Le rôle foncier de la Ville indique 1940 comme année de construction du bâtiment.

Le Devoir a tenté de joindre deux des propriétaires de l’immeuble, Matthew Lieberman et Karl Patrontasch, de même que la firme Studio MMA, sans succès.

Compte tenu de la destruction des éléments intérieurs du bâtiment, le projet s’apparentera à un cas de façadisme. Ce n’était pas prévu à l’origine dans les plans présentés aux autorités municipales puisqu’il était plutôt question d’une restauration des caractéristiques architecturales du bâtiment et de son agrandissement dans un projet susceptible de revitaliser ce secteur stratégique, selon une source bien au fait du dossier.

Les promoteurs devront soumettre un nouveau projet qui devra être présenté au comité de démolition de l’arrondissement.

Autre cas, autre constat

À un jet de pierre de là, une historienne de formation, Laurence Nadeau, possède une ancienne résidence bourgeoise de l’ère victorienne. Cette maison n’est pas citée par la Ville pour sa protection, mais elle n’est pas sans importance, tant par l’élégance dont elle témoigne que parce qu’elle fut habitée par un des maires de Montréal, Joseph-Octave Villeneuve. On doit au maire Villeneuve, qui sera élu député, l’annexion du village de Saint-Jean-Baptiste, alors une banlieue de Montréal qui appartient désormais de plein droit à l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.

La maison autrefois dégagée est cernée par d’autres bâtiments. « J’ai voulu remplacer les mansardes, quasiment invisibles de la rue. Autrefois, on devait les voir à deux kilomètres à la ronde », explique Laurence Nadeau. Depuis 50 ans au moins, elles sont en papier goudron. Le temps a fait son œuvre. Il faut les remplacer. Désormais cernées, les mansardes latérales se laissent à peine deviner.

Or, Laurence Nadeau a appris avec surprise qu’elle devait désormais utiliser les matériaux d’époque, c’est-à-dire de l’ardoise. « En façade, je ne dis pas, observe-t-elle. Mais là où on ne les voit pas, c’est insensé. » Évaluation du coût des travaux : entre 70 000 $ et 100 000 $.

Elle se demande comment, en contrepartie, un immeuble commercial iconique, situé à une des intersections les plus passantes de Montréal, peut se retrouver à peu près entièrement démoli sans qu’on ne rage. « Montréal devient comme un Disneyland. Bien sûr, ce n’est pas Paris ou Venise. Mais Montréal a son histoire. C’est du façadisme qu’on est à construire partout. Mais au même moment, on s’inquiète de lucarnes que personne ne voit. C’est fâchant. »

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5 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 25 août 2020 07 h 46

    Au 21e siècle, c'est la mode au Québec de faire l'autruche!

    On le sait, le patrimoine bâti se détériore inévitablement avec le temps. Évidemment, qu'il soit enregistré ou non, qu'il ait une certaine valeur patrimoniale, le bâtiment est un repère historique qu'il faut protéger! Sans entrer trop loin, nous savons qu'une restauration est souvent trop onéreuse pour un propriétaire ou une municipalité et qu'une rénovation bien faite peut convenir aux deux.
    Au Québec la culture d'antan remisée aux oubliettes, seule compte la piastre! En évacuant tout ce qui est proche de l'histoire et de la culture, l'avenir est incertain! C'est dans ce contexte flou puisque sans repère et surtout sans la mondre participation de la Ministre Nathalie Roy de la CAQ, qu'on assiste à chaque fois à une pagaille monstre, APRÈS COUP!
    Et tout va bien comme le dit le PM François Legault! Alors, qui croire?

    • Gilles Théberge - Abonné 25 août 2020 09 h 34

      Oui des autruches amnésiques et aveugles...

      Mais c'est pas grave, messieurs Lieberman et Patrontasch soir sans doute repentants. Ils ne savaient pas. Ou ils avaient mal compris les instructions...

      Faudrait pas les accuser faussement de mauvaise foi...

      Vous comprenez j'espère.

      Une petite amende suffira...

  • Raymond Chalifoux - Inscrit 25 août 2020 08 h 35

    À mourir de rire.

    Z'cuzez! Ils étaient où, les inspecteurs de chantiers de la ville?

    En confinement depuis octobre 2019?

  • James Dormeyer - Abonné 25 août 2020 10 h 39

    NOS VIEILLES MAISONS

    Depuis les années 70,'habite une vieille maison, située angle Milton et St Urbain, sur le Plateau Mont Royal...
    Certains en déduiront que je suis à l'aise...
    C'est précisément parce que je n'étais pas à l'aise que j'ai pu acheter à cette époque cette vieille maison au toit de grosses tuiles d'ardoise, et à lucarnes mansardées, datant de 1910... et située dans une zône si mal fréquentée que j'avais dû mettre des grilles en fer forgé cadenassées à mes fenêtres !
    Depuis, le temps a fait son oeuvre !
    Prolifération des bars et tapage nocturne aidant (ou nuisant) ce quartier a vu croitre sa valeur foncière, et les petites rénovations nécéssaires à son entretient, n'ont fait que décupler le montant de mon compte de taxe...
    Pas étonnant, dans ces conditions, que ces vieilles maisons, si chères à nos coeurs, soient devenues si chères à habiter, jusqu'au prochain promoteur qui, en les rasant, en fera un espace pour tour à condos.
    C'est ce qui est presqu'arrivé à la Maison Notman, et aux grands arbres de son jardin, si nous, les amoureux de nos vieilles maisons et de ce quartier, n'avions manifesté dans les rues en scandant : AUX ARBRES CITOYENS !
    L'attaché de presse de Diane Lemieux, la Ministre de la culture de l'époque, auprès de qui je mentionnais cette situation, m'avait répondu séchement, avant de raccrocher, "Je n'aime pas le tour que prend cette conversation..."
    La Maison Notman fut sauvée, et les grands arbres aussi, pour leur valeur historique.
    Mais nos vieilles maisons, quelle valeur ont-elles, sinon affective ?
    Est-ce dans les critères du ministère du Patrimoine ?
    Et pourtant, ces vieilles maisons, c'est notre Histoire qu'elles racontent...

    À ce sujet, voir l'article du DEVOIR du 23 novembre 2019, et tant d'autres: "Maison Boileau : Histoire et désenchantement" .

    James Dormeyer.

  • Claude Froment - Abonné 25 août 2020 16 h 47

    La tragéie n'est-elle pas là ? On ne conserve rien, c'est plus simple de démolir et de refaire en neuf. L'apparence des lieus ne veut plus rien dire, la seule chose importante c'est la $$$$. Pour être certain, que l'on démolira plutôt de de rénover, on oblige non seulement des matériaux précis, mais également par des règlements souvent absurdes. Dommage qu'une étroitesse d'esprit soit la norme !