Envoyés au tapis par la pandémie

Ali Nestor, qui a grandi dans le quartier Saint-Michel, a fondé l’organisme Ali et les Prince.sse.s de la rue pour venir en aide aux jeunes à risque.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Ali Nestor, qui a grandi dans le quartier Saint-Michel, a fondé l’organisme Ali et les Prince.sse.s de la rue pour venir en aide aux jeunes à risque.

Loin des hôpitaux, la COVID-19 a aussi fait des victimes collatérales, qui, à cause du confinement, ont perdu leurs repères. Les jeunes aidés par l’organisme Ali et les Prince.sse.s de la rue ont vu leur centre de sports de combat et de mentorat fermer en début de confinement. Pour certains, cet arrêt forcé a signé le retour vers d’anciens démons. Encore aujourd’hui, Ali Nestor, le fondateur du centre, tente de retrouver ces victimes, « ses » jeunes qu’il refuse de laisser tomber.

Masque au visage cachant à peine sa barbe noire parsemée d’argent, Ali Nestor, qui a grandi dans le quartier Saint-Michel à Montréal, paraît stoïque. Face à l’absence de plusieurs de « ses jeunes », comme il les appelle affectueusement, il n’est pas prêt à baisser les bras. Son cas le plus grave, un jeune homme en dépression qui s’est tourné vers la drogue et l’alcool, le préoccupe toujours.

« Pourtant, ça allait bien. C’était un jeune qui était dans une bonne direction. Mais ses points de repère avaient disparu », déplore M. Nestor.

Il reste sans nouvelles de l’adolescent, après un dernier contact établi en mai. « Aujourd’hui, chaque fois qu’on a rendez-vous avec lui, il ne se présente pas. On travaille fort pour le ravoir », explique Ali Nestor.

Depuis bientôt 20 ans, l’organisme Ali et les Prince.sse.s de la rue, fondé par le boxeur Ali Nestor, mêle la pratique des sports de combat aux cours scolaires. Le personnel du centre œuvre sans relâche pour venir en aide aux jeunes de 16 à 25 ans qui désirent se donner une seconde chance.

Parmi eux, Christopher Jean-Baptiste, un adolescent de 19 ans. « J’ai fréquenté plusieurs écoles, je suis allé “aux adultes”, j’avais de la difficulté, ça ne marchait pas. » Aujourd’hui, il est en train de terminer sa cinquième année du secondaire.

L’organisme, qui détient un permis d’enseignement délivré par le ministère de l’Éducation, abrite une petite salle de classe au deuxième étage. L’avant-midi est réservé aux leçons, adaptées au niveau de chaque élève et données par un professeur, mais le sport reste l’attrait principal du centre.

« J’ai commencé à venir ici parce que je pouvais m’entraîner », confirme Christopher Jean-Baptiste.

Des séances d’entraînement individuelles ou en groupe sont organisées, à la convenance de tous. Deux rings de combat permettent de mettre en pratique les leçons apprises.

Mêler le sport à l’apprentissage scolaire permet un meilleur équilibre dans la vie des jeunes. En s’inscrivant à l’École de la relève — le nom du programme de formation —, on apprend à « gérer sa colère et à accroître son estime de soi » en allant à ses cours de mathématiques le matin et à son entraînement de boxe l’après-midi.

À dix minutes de marche de la station de métro Saint-Michel, le centre de ressources est situé au coin d’une rue, comme un phare, en bordure du boulevard Crémazie.

Retrouver les absents

Mais durant presque trois semaines au mois de mars, le phare a dû fermer ses portes et Ali Nestor admet avoir été dépassé par la situation : « Je ne savais pas quoi dire. Ça ne m’est jamais arrivé de devoir dire aux gens que je n’avais pas de solution. »

« J’ai eu des parents qui nous appelaient parce qu’ils voulaient absolument qu’on ouvre et qu’on trouve une solution […] Ils n’étaient pas capables d’avoir l’enfant tout le temps à la maison. Et j’avais d’autres cas où c’était le jeune qui ne pouvait pas rester là, parce que la situation familiale était trop extrême. »

Le centre a été reconnu comme un service essentiel, mais le mal avait été fait. Le confinement a eu un effet catastrophique sur la clientèle du boxeur de Saint-Michel. Aujourd’hui, Ali Nestor estime qu’à peine 2 jeunes sur 5 sont revenus sur une base régulière au centre.

Photo: Adil Boukind Le Devoir L’organisme Ali et les Prince.sse.s de la rue, dans le quartier Saint-Michel, a dû fermer ses portes en début de confinement, privant des jeunes de leur centre de sports de combat et de mentorat pendant presque trois semaines.

« Un nombre important était des décrocheurs, et on les a forcés à décrocher. Le travail est à refaire pour beaucoup d’entre eux. Avec le confinement, on a dû commencer à aller cogner aux portes, à aller aux endroits où on savait qu’ils étaient », dit Ali Nestor.

Remuant ciel et terre pour retrouver les absents, Ali Nestor et ses employés ne négligent aucune avenue. « Si on savait qu’on avait rendez-vous à telle heure, on allait voir sur les réseaux sociaux et on voyait qu’il était connecté, on essayait de le rejoindre. Partout où les jeunes peuvent se trouver, on essaie de les dénicher », explique M. Nestor.

Heureux coup du hasard, la patrouille mise en place par le centre il y a quelques années, mais abandonnée par manque de budget, a été réinstaurée à l’automne 2019.

Le travail est à refaire pour beaucoup [de jeunes]. Avec le confinement, on a dû commencer à aller cogner aux portes, à aller aux endroits où on savait qu’ils étaient.

 

En plein confinement, la patrouille est devenue un moyen de rejoindre les adolescents. Quadriller le quartier s’est avéré essentiel pour les sensibiliser. « Il y avait beaucoup de jeunes qui se rassemblaient dehors, malgré les restrictions », note Ali Nestor.

Et pour offrir aux jeunes une expérience de travail estivale, la patrouille a intégré cinq étudiants, dont Marco Savoie, un jeune homme de 21 ans qui vient au centre depuis ses 14 ans.

« Ali m’a beaucoup aidé, je veux l’aider en retour et faire tout ce que je peux pour le remercier », explique-t-il simplement.

Faute d’avoir pu se joindre au camp de jour offert par le centre — annulé cet été —, Marco Savoie travaille au sein de la patrouille du lundi au vendredi, de 9 h à 15 h.

« Ça fait du bien, on aide les communautés. On est allés à Berri-UQAM pour donner de la nourriture aux itinérants, ils étaient vraiment contents », raconte-t-il.

La patrouille a participé à plusieurs initiatives, en offrant notamment de son temps à l’Opération Sac à dos de l’organisme Regroupement Partage.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Depuis bientôt 20 ans, l’organisme Ali et les Prince.sse.s de la rue, fondé par le boxeur Ali Nestor, mêle la pratique des sports de combat aux cours scolaires.

Vers une deuxième vague

Face au risque d’un deuxième confinement à l’automne, Ali Nestor s’estime prêt à toutes les éventualités. « On a déjà un programme très personnalisé. Évidemment, on se doit d’être encore plus à l’affût. Les derniers mois nous ont permis de nous préparer. »

Depuis un an, une psychologue s’est jointe à l’équipe des cinq intervenants sociaux du centre. « Elle est consciente qu’elle va devoir travailler plus fort, les jeunes vont avoir besoin de beaucoup plus d’accompagnement », dit M. Nestor.

Chose certaine, la discipline intrinsèque à la pratique des sports de combat sera un allié pour les jeunes de l’organisme Ali et les Prince.sse.s de la rue.

« Je vois un peu la vie comme un combat, quand tu tombes, tu te relèves », affirme Jonathan Kashala, un étudiant de 25 ans en intervention en délinquance au collège Ahuntsic et membre de la patrouille du centre.

La pratique des sports de combat demeure une partie indissociable de la philosophie d’enseignement du centre. Or, le kickboxing, la boxe et le karaté ont tous ont en commun le contact, l’élément clé du combat.

Et si les sports de combat sont parmi les grands perdants du déconfinement, avec des mesures de distanciation qui obligent l’interdiction des combats, M. Nestor ne semble pas s’en inquiéter outre mesure.

En attendant, l’entraînement est possible, à condition de porter le masque et de nettoyer les équipements. « Il s’agit d’être le plus vigilant possible », précise Ali Nestor.

« Je suis déjà content que mes jeunes puissent recommencer à venir bouger ici. Faire de la compétition, c’est un plus, oui, ça manque aux jeunes, mais on arrive à utiliser d’autres solutions », explique-t-il.

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