La Grosse-Île n’en est pas à sa première épidémie

Line Gagnon et sa petite-fille Béa Foley, neuf mois, se tenaient devant un mémorial qui porte les noms des Irlandais décédés lors de leur passage à la Grosse-Île en 1847. Le père de Béa est Australien et porte un nom d’origine irlandaise. 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Line Gagnon et sa petite-fille Béa Foley, neuf mois, se tenaient devant un mémorial qui porte les noms des Irlandais décédés lors de leur passage à la Grosse-Île en 1847. Le père de Béa est Australien et porte un nom d’origine irlandaise. 

De la Grande Famine irlandaise à la COVID-19, le territoire de Grosse-Île, situé à l’est de Québec, a l’expérience des maladies mystérieuses qui mènent à l’improvisation, au cafouillage et au confinement.

Ouverte à la hâte en 1832 pour freiner une épidémie de choléra, la station de quarantaine de la Grosse-Île a d’abord été largement laissée au manque de connaissances scientifiques et à l’improvisation qui culmineront, 15 ans plus tard, avec l’arrivée massive d’immigrants irlandais et, avec eux, d’une maladie qu’on n’allait comprendre que bien des années plus tard : le typhus.

Mises au courant de l’épidémie qui frappait l’Europe à ce moment-là, les autorités sanitaires canadiennes s’étaient préparées à accueillir entre 25 000 et 30 000 nouveaux arrivants cette même année dans ses installations postées au milieu du Saint-Laurent, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de la ville de Québec. Il en arrivera, en fait, 100 000 dans des navires qui devront attendre en file sur le fleuve le temps qu’on départage rapidement les morts à enterrer, les malades à soigner et les voyageurs à garder en quarantaine dans l’île. La plupart d’entre eux étaient les réfugiés d’une effroyable famine en Irlande qui allait y tuer un million de personnes et en jeter un million d’autres sur les routes de l’exil.

Complètement débordées, les autorités de l’île ont érigé à la hâte des tentes et des baraquements dans lesquels pouvaient s’entasser le double des 300 personnes prévues et où les malades avaient tôt fait d’infecter les autres. Il mourra, cette année-là, près de 5500 hommes, femmes et enfants qu’on enterrera à la hâte dans des fosses communes. Tous ces efforts n’empêcheront pas l’épidémie de s’étendre vers Québec et Montréal, où elle fera également 7000 victimes.

Plusieurs descendants d’Irlandais l’ont sur la liste des endroits qu’ils veulent visiter dans leur vie

« Hein ? ! C’est fou ! On dirait la [pandémie de] COVID-19 aujourd’hui », notait le mois dernier une visiteuse à qui la guide venait manifestement d’apprendre cette page de l’histoire du Québec près de l’ancienne fosse commune de 1847 à la Grosse-Île, qu’on appelle désormais le cimetière des Irlandais. Elle aussi arrivée par bateau, notre visiteuse y était venue toutefois avec environ 250 passagers, tous masqués et bien portants, dont la visite dans l’île n’allait durer que quelques heures avant de refaire la traversée dans l’autre sens d’une quarantaine de minutes vers Berthier-sur-Mer.

Importante station

La Grosse-Île est nettement plus connue parmi les descendants des immigrants irlandais, dit John O’Connor, le secrétaire trésorier de l’Irish Heritage Quebec. La petite société d’histoire et de recherche généalogique de la capitale aide souvent des visiteurs du Canada et même d’ailleurs à organiser une visite dans ce qui a été, pendant un peu plus de 100 ans, la plus importante station de quarantaine au Canada.

« Plusieurs descendants d’Irlandais l’ont sur la liste des endroits qu’ils veulent visiter dans leur vie, dit-il. S’il n’y avait pas eu le virus, des groupes seraient venus, par exemple, autour du 15 août » pour célébrer le 111e anniversaire de l’érection de cette grande croix celtique, en mémoire du drame de 1847, au sommet de son promontoire.

Un monument commémoratif a aussi été aménagé à deux pas de là, où les noms des personnes inhumées dans l’île ont été gravés sur de grands panneaux de verre.

« Regardez ! J’ai trouvé un James O’Dowd », s’exclame David Marion à l’intention de ses parents tout à côté. Le jeune homme de 20 ans s’est récemment découvert une passion pour les origines irlandaises de sa grand-mère maternelle. Il sait que des membres de la famille sont passés par la Grosse-Île, mais il n’a jamais entendu parler du décès de l’un d’eux. « On voulait faire la visite depuis quelques années. L’occasion s’est finalement présentée avec la pandémie qui nous force à redécouvrir le Québec », explique sa mère, Claire Gagnon, de Montréal.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Mesurant près de 15 mètres, une croix celtique est devenue l’emblème de l’endroit, honorant la mémoire des immigrants irlandais victimes du typhus en 1847-1848.

Des experts ont déjà estimé qu’environ 5 % des Québécois auraient un lien de parenté avec un Irlandais qui a passé par la Grosse-Île, que 20 % auraient, plus généralement, du sang irlandais dans les veines et qu’environ 40 % prétendent en avoir.

Ce sentiment d’une communauté de destin vient sans doute, entre autres, de la présence d’Irlandais en ces terres québécoises dès l’époque de la Nouvelle-France, de la religion catholique et des conditions socio-économiques modestes qu’Irlandais et francophones avaient en commun, ainsi que de la domination anglaise dont les deux minorités culturelles et linguistiques (l’une francophone, l’autre gaélique) ont été victimes, remarque Gearóid ÓhAllmhuráin, professeur à l’École d’études irlandaises de l’Université Concordia.

D’un autre côté, leurs rapports n’ont pas toujours été sans heurt, observe l’expert. C’est que, outre les éternelles peurs de la maladie et de l’étranger, les deux groupes étaient souvent en compétition pour les mêmes emplois et que, lors de la Grande Famine, l’arrivée des réfugiés irlandais a presque fait doubler d’un coup la population de Montréal. « Quand on y pense, ce choc a été beaucoup plus terrible que ce que l’on vit aujourd’hui, avec la crise du coronavirus, surtout que c’était bien avant le système de santé public et l’État-providence. »

L’arrivée de la science

Le fiasco de 1847 mènera à la mise sur pied d’une commission d’enquête dont les leçons inaugureront une ère de modernisation à la Grosse-Île. Les secteurs des hôpitaux, de l’hébergement des immigrants en quarantaine et du petit village où vivaient le personnel de la station et leurs familles seront séparés par des barrières et des postes de garde.

On peut, par exemple, encore visiter aujourd’hui l’édifice de désinfection à la fine pointe des technologies de l’époque par lequel les immigrants d’une quarantaine de pays et leurs bagages devaient obligatoirement passer. Une navette nous transporte aussi à travers les différents secteurs de l’île jusqu’à un hôpital aux murs intérieurs et aux fenêtres rouges afin de tenir compte de l’hypersensibilité à la lumière des malades ayant contracté la variole.

La nouvelle pandémie et les règles de distanciation sociale ont obligé cette année les responsables à réduire le nombre de visiteurs, à encadrer un peu plus leur parcours, à fermer l’accès à des bâtiments et à exiger l’emploi du gel désinfectant et le port du masque dans les autres.

Ce sont les progrès de la science, notamment en matière de vaccins, qui ont finalement sonné le glas de la station de quarantaine en 1937.

Mais avant de devenir officiellement un lieu historique ouvert aux visiteurs, l’endroit servira encore à l’armée durant la Deuxième Guerre pour mettre au point des armes bactériologiques comme l’Anthrax, puis, de nouveau, de station de quarantaine dans les années 1960 et 1970, mais cette fois pour les animaux venant de l’étranger.

 

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