Une ferme sans pluie, ni soleil

Circuler dans cet environnement artificiel qu'est La Ferme d’hiver revient à longer des murs de fraisiers.
Photo: Alexis Riopel Le Devoir Circuler dans cet environnement artificiel qu'est La Ferme d’hiver revient à longer des murs de fraisiers.

Au Québec comme ailleurs, la pandémie a jeté une nouvelle lumière sur la notion d’autonomie alimentaire. Comment manger des produits locaux à longueur d’année ? Et à quel point notre industrie est-elle dépendante de l’exportation ? Dernier texte d’une série de trois.

Au moment pile où la saison des fraises débute dans les champs, celle-ci se termine. Dans la pièce sans soleil, des fraises rougissent encore, pourtant. Sous l’éclairage artificiel, Kashif Riaz vient faire son tour dans la ferme intérieure. Lunettes fumées sur le nez et sarrau sur le dos, l’agronome travaille à la Ferme d’hiver depuis seulement un mois et demi, mais il semble bien à l’aise. Autour de lui, un souffle de fraîcheur circule.

Tout le monde connaît la différence entre les fraises fraîches, cueillies à maturité en plein été, et les fraises importées de la Californie, habituellement blanches et sans goût. Plutôt que de brûler du carburant pour importer ces fruits médiocres de l’autre bout du continent, on croit ici possible de les produire à longueur d’année au Québec. En fait, on développe un système d’agriculture intérieure, sans apport de lumière naturelle, qui conviendrait à une variété de végétaux.

Circuler dans cet environnement artificiel revient à longer des murs de fraisiers. Du sol au plafond, sept rangées de plants se superposent. Devant chacun de ces murs se trouve un panneau de diodes électroluminescentes colorées qui abreuvent les végétaux de photons. Sans le système de ventilation parfaitement calibré, la chaleur dégagée par celles-ci ferait rapidement monter le mercure dans la pièce.

« Pour être capable de produire en hiver au Québec, il faut reproduire le climat estival, explique Yves Daoust, le fondateur de Ferme d’hiver. Il faut le soleil et la pluie, mais aussi une fertilisation adéquate. Nos systèmes de contrôle environnemental doivent être en phase avec les besoins des plantes. Et il ne faut pas que notre méthode fasse en sorte que les produits se vendent trois fois plus cher que ceux issus de l’importation. »

L’objectif d’Yves Daoust n’est pas de devenir producteur de fraises. Il veut plutôt offrir un service clé en main aux maraîchers souhaitant poursuivre leur production en hiver. Son entreprise fournit les plans et accompagne les agriculteurs qui veulent se bâtir une ferme verticale de fraises, de fines herbes, de laitues, d’épinards. Elle achètera ensuite leur production afin de la distribuer dans les grandes chaînes alimentaires. Le modèle sied au Québec, mais pourrait un jour être exporté plus largement.

Rien n’est très sophistiqué dans le système développé par l’ingénieur et ses collaborateurs. Il ne s’agit que d’une combinaison de composantes typiques d’isolation, de ventilation, d’éclairage, d’irrigation et de contrôle de la température. Toutefois, il fallait justement trouver l’agencement idéal et élaborer le logiciel de contrôle. Pendant une période d’un an et demi s’achevant cet été, la jeune pousse a développé son prototype dans un entrepôt de la Rive-Sud. Elle a même vendu quelques fraises ce printemps. Un premier véritable projet d’implantation s’apprête maintenant à aller de l’avant.

S’intégrer au réseau

Ne pas dépendre de la pluie et du beau temps facilite la prévision des volumes. En outre, la grande densité de plants offre un grand rendement. Une ferme verticale de 100 mètres carrés — la taille d’un petit appartement — produit environ une tonne de fraises par année. Ferme d’hiver envisage de créer près de 40 000 mètres carrés de fermes verticales dans les prochaines années afin de combler une partie de la demande hivernale en produits frais.

« Notre idée, c’est de nous intégrer au réseau actuel de producteurs maraîchers, explique Yves Daoust. Ces derniers ont la machinerie, les maisons pour les travailleurs, les frigos pour stocker les produits, les camions pour les transporter, les systèmes d’irrigation, etc. La solution qu’on développe se connecte aux infrastructures existantes. »

Photo: Alexis Riopel Le Devoir Du sol au plafond, sept rangées de plants se superposent. Devant chacun de ces murs se trouve un panneau de diodes électroluminescentes colorées qui alimentent les végétaux de photons.

Pour les producteurs en serre, le bénéfice escompté est encore plus grand. Selon M. Daoust, les systèmes d’éclairage des fermes verticales fournissent suffisamment de chaleur pour chauffer une serre du double de sa taille. La ferme verticale peut carrément être installée dans la serre et être recouverte de cultures qui n’ont pas besoin d’un haut plafond.

« Les deux systèmes se combinent pour être plus rentables mutuellement », dit l’entrepreneur, qui a grandi dans une ferme et travaillé dans le secteur de la technologie. Il fait aussi valoir que le modèle d’affaires permet aux producteurs maraîchers de garantir des emplois à l’année à ses employés, en suspendant les activités dans leur ferme verticale pendant la saison agricole.

Michel Saint-Pierre, le coprésident de l’Institut Jean-Garon voué au développement agroalimentaire, juge que le projet de Ferme d’hiver est fort prometteur. « Des serres, ça coûte cher, note-t-il. Utiliser un entrepôt, c’est une idée géniale. Il y en a en masse et on sait comment en bâtir. » Par ailleurs, souligne cet ancien sous-ministre, le concept pourra bénéficier des nouvelles technologies d’éclairage, qui se sont énormément améliorées dans les dernières décennies.

D’autres projets semblables à celui de Ferme d’hiver existent au Québec. Par exemple, l’entreprise Inno-3B, dans la région de Kamouraska, développe depuis des années des fermes verticales modulables destinées à la production de légumes-feuilles et de micropousses. Un projet d’implantation dans un supermarché a notamment été mené à terme.

Ferme d’hiver veut cependant jouer dans la cour des grands dès le début. Elle a déjà signé des contrats avec les grandes chaînes d’alimentation, comme IGA et Provigo. Elle est présidée par Alain Brisebois, un ex-membre de la haute direction de Rona. Dans son conseil d’administration, on retrouve Dino Dello Sbarba, un ancien président de Saputo. Investissement Québec, le bras financier du gouvernement, a mis 1,3 million dans l’entreprise.

Plusieurs projets d’implantation chez des producteurs maraîchers sont sur les rails. Ceux-ci sont répartis dans la province afin d’assurer un approvisionnement local dans nombre d’épiceries. « On a un projet en Montérégie, on a un projet dans le coin de Trois-Rivières, d’autres dans les Laurentides, en Beauce, en Gaspésie : on a des projets un peu partout », dit M. Daoust.

Les Serres Vaudreuil, à Vaudreuil-Dorion, sera la première entreprise à se doter d’un module de Ferme d’hiver. Elle attend la livraison de son permis, puis prévoit de construire une nouvelle serre de 1600 mètres carrés en septembre et d’y intégrer une ferme verticale occupant la moitié de la superficie en octobre.

Si tout va bien, la production de fraises d’hiver débutera dès cet automne. Dans la serre, on fera pousser des poivrons et des haricots. « On va s’arranger pour cultiver des légumes qui ne sont pas produits sur le marché local pendant la saison froide — contrairement aux tomates, par exemple — pour augmenter la diversité de l’offre en hiver », fait valoir André St-Denis, l’un des propriétaires des Serres Vaudreuil. Grâce aux rejets thermiques de la ferme verticale, il croit pouvoir vendre des légumes à un prix compétitif par rapport aux produits importés.

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5 commentaires
  • yves C - Inscrit 12 août 2020 06 h 27

    gouteux ?

    espérons juste que ce sera plus gouteux que les affreuses tomates qu'ont dit "savoureuses" qui sont vendues dans les commerces de notre belle province.

  • Marcel Vachon - Abonné 12 août 2020 07 h 04

    Bravo

    Bel article encourageant pour notre autonomie légumineuse. Super.

  • Michel Pasquier - Abonné 12 août 2020 11 h 59

    On s’habitue à tout

    Très belle idée, quant à savoir si la saveur sera au rendez vous, ça reste à voir. Mais après tout tant de gens consomment des tomates du Québec et des fraises de Californie insipides qu’ils ne s’en formalisent pas du moment que la forme est parfaite.

  • Jean-François Petit - Abonné 13 août 2020 09 h 56

    Le monde à l’envers

    Faire pousser des fraises et des tomates en hiver, ça ne fait que perpétuer un modèle d'alimentation complètement obsolète. Quand on voit des ex de Rona et Saputo derrière ce projet, faut-il s'en étonner? La vraie innovation réside d'abord dans un sevrage collectif de ces cultures énergivores et insipides, puis vers un retour à une alimentation adaptée aux saisons et à notre réalité geographique et culturelle.

  • Roger Boisvert - Abonné 13 août 2020 13 h 58

    Un concept adaptable aux régions éloignées?

    Les résidents de la Basse Côte Nord et du Nunavik paient une fortune pour leurs fruits et légumes frais à l'année longue. Des fermes verticales pourraient-elles être implantées dans ces régions au climat rigoureux ? Cette solution aurait le double avantage, comme dans le Sud québécois, de permettre des économies sur les coûts de transport et de réduire l'émission de gaz à effet de serre lié au "secteur des transports, véritable poids lourd du bilan du Québec" qui accuse un retard dans l'atteinte de ses cibles de réduction de GES dont le ministre de l'environnement, Benoît Charette, ne semble pas beaucoup se préoccuper, d'après l'article d'Alexandre Shields (Le retard climatique du Québec serait pire que prévu) publié aujourd'hui. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/584067/le-retard-climatique-du-quebec-serait-pire-que-prevu.