Des «selfies» en soutien

Le mot clic #challengeaccepted a généré pas moins de 63 millions d'interactions sur les réseaux sociaux le 27 juillet dernier.
Photo: Getty Images / iStockphoto Le mot clic #challengeaccepted a généré pas moins de 63 millions d'interactions sur les réseaux sociaux le 27 juillet dernier.

« #ChallengeAccepted ». Peut-être avez-vous vu passer dans la dernière semaine sur votre fil Instagram une déferlante de publications accompagnées de ce mot-clic. Des égoportraits en noir et blanc de femmes clamant « défi accepté ». Mais en quoi consiste ce défi précisément ?

Comme à l’époque du #IceBucketChallenge, vient un moment où on perd le but de vue. On faisait tous la même chose et on le mettait tous en ligne en même temps, mais… c’était pour quoi déjà ?

Certes, certaines gageures sur les réseaux sociaux, tristement plus précises, ont un objectif impossible à oublier. Le nom le dit : c’est ça qu’il « faut faire ».

Le tragique #TidePodChallenge, consistant à croquer une capsule de détergent à lessive, par exemple. Ou le #CondomSnortingChallenge, épreuve aux accents de mythe urbain se résumant à inhaler un préservatif par une narine pour le ressortir par sa bouche.

Sans oublier le #CinnamonChallenge, qui visait à avaler, à sec, une cuillère à soupe de cannelle en poudre en moins de 60 secondes.

(Prenons une petite pause pour considérer la grandeur de notre époque.)

Loin de telles gymnastiques, le #ChallengeAccepted, accompagné du mot-clic #womensupportingwomen, ou femmes soutenant des femmes, vise à… soutenir des femmes. En publiant un portrait de soi et en appelant d’autres consœurs à faire de même.

De belles photos en noir et blanc, un bref message inspirant, ça ne fait pas de mal, bien entendu. Mais… est-ce que ça « fait » réellement quelque chose ?

Certains ont souligné que la tendance serait née en Turquie, pour attirer l’attention du monde sur le nombre effarant de féminicides dénombrés dans ce pays.

S’il est vrai que le mot-clic a été utilisé en ce sens, et que beaucoup de femmes turques ont partagé des photos de victimes disparues plutôt que des égoportraits, l’origine de ce « défi » serait plus lointaine et plus floue, comme le rapporte Taylor Lorenz, au New York Times.

Ainsi, le mot-clic #ChallegeAccepted était déjà utilisé sur Instagram en 2016 afin de sensibiliser les usagers au cancer, remarque la journaliste techno.

Au sujet de sa résurgence récente toutefois, elle écrit : « Les influenceurs et les célébrités adorent ce type de “défis”, car ils ne leur demandent pas de prendre position sur des questions qui pourraient leur aliéner certains de leurs fans. » Une photo et c’est fini. De retour au programme principal.

« Femme, fais-toi une déclaration d’amour ! »

Selon l’outil d’analyse des réseaux sociaux CrowdTangle, dans la dernière semaine seulement, on dénombre 37 000 publications utilisant ce mot-clic.

La plus populaire de cespublications ? Celle de Jennifer Aniston. La star de Friends a récolté 3,86 millions de « J’aime » et généré 19 600 commentaires avec son portrait qui, contrairement à certains, était accompagné d’un appel : « Inscrivez-vous pour voter sur des questions qui affectent les femmes ».

En français, c’est la publication de Camille Lelouche qui tient le sommet, avec 206 400 mentions « J’aime ». Les mots qu’a choisis l’actrice pour accompagner sa photo ? « #challenge-accepted de ouf ».

Pour le message de soutien, on repassera.

En ce qui a trait aux effets et à la durée d’un tel défi, on peut également douter.

En observant les données sur CrowdTangle, on réalise que l’utilisation du mot-clic a réellement pris son envol le 24 juillet, avec 1,36 million d’interactions. Le pic a été atteint le 27 juillet avec un chiffre mirobolant de 63 millions d’interactions.

Après ? La courbe s’effondre à nouveau. Est-ce à dire que le soutien entre femmes suit la même tendance ? Bien sûr que non. Et c’est là où se situe le mirage des réseaux sociaux : ce sentiment fautif qu’en dehors rien n’existe.

Myriam Comtois, qui dirige une agence de relations de presse, n’a pas été invitée à participer au défi. Elle a donc décidé de prendre les devants. Tiens.

Dans sa publication accompagnant son portrait en noir et blanc, elle a écrit : « Je suis mi-triste, mi-pathétique. Personne ne m’a nommée au fameux Challenge ! Faque je me suis dit : “Femme, fais-toi une déclaration d’amour, ça va te calmer.”»

Au bout du fil, elle rit en confiant n’avoir jamais été nommée dans un défi de sa vie. « Ça ne m’a jamais dérangée. Mais cette fois-ci, j’avoue que oui. »

Il faut remettre les choses dans leur contexte, remarque-t-elle. Si le phénomène est mondial, au Québec, #ChallengeAccepted a pris une signification particulière en raison de la troisième vague de dénonciations. « Tout ça m’est rentré dedans solide. J’étais à fleur de peau, en colère. Ça a gonflé ma solidarité », remarque celle qui a signé la lettre des femmes issues du milieu littéraire.

Les réactions à sa publication l’ont à la fois rassurée… et troublée. « De toute ma carrière, je n’ai jamais reçu autant de likes. J’aurais quasiment aimé ne pas en recevoir pour pouvoir dire : je n’ai pas besoin de la reconnaissance des autres ! »

Car c’est de reconnaissance qu’il est question, croit Myriam Comtois. « Mes amies savent que je les aime. On se le dit. Ce défi, il montre surtout aux autres qu’on est aimée. C’est aussi un concours de popularité. »

Exposition mondiale

En faisant défiler toutes ces photos pour la plupart mises en scène, magnifiques, survient l’impression de déambuler dans une galerie d’art chic. « Instagram, c’est un peu comme un grand musée. Mais sans commissaire », remarque Alessandra Iavarone.

Si les univers d’Instagram et des arts visuels sont évidemment « fort distincts, tous deux immortalisent des mouvements sociaux ainsi que l’histoire. Surtout en ces temps où beaucoup de musées numérisent leur collection, s’adaptent. Et leurs buts peuvent, à un certain égard, sembler similaires, observe la finissante en techniques de muséologie : éduquer, diffuser des informations, pousser les gens à penser une époque ou un sujet donné autrement. »

Elle donne l’exemple de #MoiAussi, qui est arrivé à faire voir les choses différemment. Mais dans cette galerie en noir et blanc qu’est la déferlante de #ChallengeAccepted, le « visiteur » se perd. « C’est peut-être le problème principal de cette tendance. Oui, ce sont de jolis selfies… mais quel est le contexte ?se demande Alessandra Iavarone. Évidemment, dans un musée, il y a une description écrite ou audio. Ici, non. Sans oublier à quel point les commentaires haineux peuvent être éreintants. »

Et puis, si Instagram atteint un public plus grand, « autant de contenu signifie également qu’il faut filtrer à travers beaucoup de bêtises ».

Dans #ChallengeAccepted, beaucoup voient du reste l’essence du militantisme performatif, comparable à ces carrés noirs publiés sur Instagram dans le cadre de l’initiative « Blackout Tuesday », le 2 juin dernier. Un mot-clic accompagné d’un carré noir, donc, lancé par des membres du milieu de la musique pour démontrer leur soutien au mouvement Black Lives Matter — mais que nombre de militants de ce même mouvement ont critiqué pour sa vacuité.

Le comble ayant peut-être été atteint avec Emma Watson qui a entouré ses carrés noirs de cadres blancs (sérieusement) avant d’en publier trois, côte à côte, sur une ligne droite pour qu’ils s’accordent avec l’esthétique de son compte Instagram.

Une certaine pression

« J’étais tellement confuse quand j’ai reçu les messages de #Challenge-Accepted sur Instagram. Je voyais des images en noir et blanc passer, sans légende. Challenge ? Challenge de quoi ? » remarque Josie Desmarais, photographe de presse au journal Métro.

Surtout, ajoute-t-elle, que lorsqu’on vous « met au défi », vous recevez de la personne qui vous a nommée « un message privé visiblement copié-collé en anglais » qui vous dit que vous avez été choisi parce que vous « partagez les mêmes valeurs et la même vision du monde ». Puis, on vous dit d’envoyer ledit message à 50 autres personnes. « Pourquoi cinquante ? Ça fait un peu “courriel indésirable”, dit Josie. C’est sûr que c’est flatteur que quelqu’un pense à nous, mais ça me fait penser à une chaîne de lettre. Ça part d’un bon sentiment, mais c’est un peu… vague ? Vide ? “Share the same values.” N’importe qui peut se sentir concerné. »

Josie Desmarais se demande aussi en quoi cela est un défi. Pour la plupart « ce sont déjà des influenceurs ou des gens qui publient des photos d’eux-mêmes, de leur journée à la plage ou au parc. Je ne veux pas sonner cynique. Mais Instagram, c’est une plateforme pour montrer des aspects de sa vie — ou son visage. »

« Plusieurs de ces portraits utilisent un filtre noir et blanc, lissant, avec un léger flou. D’autres, avec une lumière très très crue, explique la photographe. Esthétiquement, ça reste des selfies. Et on choisit le meilleur. »

J’ai l’impression qu’on a atteint un pic avec les médias sociaux, que tout le monde se pose des questions. La vraie vague de solidarité sera peut-être celle où nous allons tous nous débrancher pour de vrai?

 

C’est l’avantage d’ailleurs, selon elle : « Souvent, on blâme les femmes de se prendre en photo, mais si elles peuvent prendre le temps de choisir un angle qu’elles aiment, contrôler leur image et ce qu’elles publient, je trouve que ça leur donne du pouvoir. »

Deux personnes ont invité Josie Desmarais à participer, le 28 juillet. Elle ne l’a pas fait. Elle s’est posé des questions « Est-ce que mes amis vont mal le prendre ? Est-ce qu’ils vont penser que je les juge ? Je me sentais un peu tiraillée. Ça vient avec une certaine pression sociale. »

La pression, Myriam Comtois en fait mention également. « J’ai l’impression qu’on a atteint un pic avec les médias sociaux, que tout le monde se pose des questions. La vraie vague de solidarité sera peut-être celle où nous allons tous nous débrancher pour de vrai ? »

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