La pandémie a profité à la prolifération de la pensée complotiste

Les résultats du sondage effectué auprès de 600 Canadiens, dont 300 Québécois, jettent un éclairage sur le degré de pénétration de certaines théories complotistes dans la société: 29,3% des répondants ont tendance à croire que le coronavirus a été fabriqué dans un laboratoire.
Photo: Gil Cohen-Magen Agence France-Presse Les résultats du sondage effectué auprès de 600 Canadiens, dont 300 Québécois, jettent un éclairage sur le degré de pénétration de certaines théories complotistes dans la société: 29,3% des répondants ont tendance à croire que le coronavirus a été fabriqué dans un laboratoire.

La multiplication des manifestations de partisans de la théorie du complot opposés aux mesures visant à freiner la propagation de la COVID-19 inquiète le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV).

Déconfinés, plusieurs Québécois sont passés du « monde en ligne » où ils se sont abreuvés en informations fausses sur le coronavirus au « monde hors ligne ». « Ce qu’on remarque depuis les dernières manifestations, ce ne sont plus simplement des gens qui ont trouvé une communauté de pensée en ligne, mais des gens qui ont trouvé […] une “famille” hors ligne », dit la directrice de l’éducation et du développement des compétences du CPRMV, Roxane Martel-Perron. « On est rendu à un autre niveau », ajoute-t-elle.

Elle note des similitudes entre les groupes hostiles aux consignes sanitaires et les groupes d’extrême droite, qui sont aussi nés sur le Web. Plusieurs figures associées à La Meute ou à Storm Alliance ont grossi les rangs des « anti-masques » et des « anti-vaccins » au cours des derniers mois.

« Ça ressemble à ces mouvements citoyens qui ont des préoccupations et qui les expriment. Par contre, ici, ce qui est préoccupant, c’est que ces préoccupations-là sont partagées par beaucoup de Québécois. C’est un contexte de crise qui touche tout le monde. C’est un contexte particulier », fait remarquer Mme Martel-Perron.

Les théories complotistes se sont propagées comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux à la faveur de la période de confinement — de la mi-mars au début de mai. Certaines idées ont trouvé un écho retentissant.

Au plus fort de la crise sanitaire, pas moins de 38,6 % des Canadiens croyaient que le gouvernement leur dissimulait des informations importantes au sujet du coronavirus, selon un sondage commandé par la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents (Chaire UNESCO-PREV).

La professeure agrégée de l’Université de Sherbrooke Marie-Ève Carignan, qui a commandé ce coup de sonde en avril dernier, se dit étonnée de la « vitesse d’adhésion » aux théories complotistes sur la COVID-19. « [Pour] d’autres théories, les études démontraient qu’elles avaient pris des années à s’installer. [Ici,] la rapidité d’adhésion a été particulièrement préoccupante », souligne la directrice du Pôle Médias de la Chaire UNESCO-PREV.
 

Les résultats du sondage effectué auprès de 600 Canadiens, dont 300 Québécois, jettent un éclairage sur le degré de pénétration de certaines théories complotistes dans la société : 29,3 % des répondants ont tendance à croire que le coronavirus a été fabriqué dans un laboratoire, 15 % des répondants ont tendance à croire que l’industrie pharmaceutique est impliquée dans la propagation de la COVID-19 et 13,9 % ont tendance à croire qu’il existe un lien entre la technologie 5G et le coronavirus. « Ce qu’on voit beaucoup ici depuis le début de la pandémie, c’est [des informations] sur les cures — l’hydroxychloroquine, par exemple —, sur la réalité ou non de la maladie [ou sur ses origines]. Des gens vont dire que le virus n’est pas réel, qu’il a été fabriqué par des laboratoires pharmaceutiques qui veulent nous vendre éventuellement un remède ou un vaccin. Ça, c’est fort ici », souligne Mme Carignan.

En revanche, les « thèses » selon lesquelles les dirigeants politiques s’adonnent à des pratiques satanistes, qui sont en vogue au pays de l’oncle Sam, convainquent peu de Canadiens.

La flambée de nouvelles fausses ou partiellement fausses aux États-Unis pollue l’environnement social québécois, estime Roxanne Martel-Perron, du CPRMV. « Assurément, la politique américaine fait réagir les conspirationnistes québécois. Certains créateurs de contenu conspirationniste s’abreuvent probablement à ces sources-là, les rendent disponibles au Québec, dans notre langue et [selon] la réalité qui est la nôtre pour que ça ait un écho chez nous », souligne-t-elle.

Le fondateur et directeur général d’Info-Secte, Michael Kropveld, nuance les données sur la propagation de fausses informations. « C’est une chose de dire : “Je crois en certaines choses” tout en menant une vie par ailleurs relativement normale. C’en est une autre quand ça prend tout votre temps », souligne-t-il, tout en pointant des ressemblances entre l’adhésion à une croyance religieuse extrême et l’adhésion à une croyance politique extrême.

Info-Secte a reçu des dizaines de demandes d’aide de la part de dizaines de personnes « inquiètes » d’un proche embrassant des « croyances extrêmes » depuis le début de la pandémie. « Ils cherchaient à comprendre, à savoir quoi faire… », raconte M. Kropveld, disant qu’il appelle dans certains cas en renfort un psychologue.

Un individu a récemment sollicité son aide. Il avait de la difficulté à vivre avec sa conjointe qui, assignée à résidence par la COVID-19, s’est isolée devant son ordinateur et a adhéré à toutes sortes de théories farfelues.

Même si elles n’étaient que du vent, les pages conspirationnistes ont étanché la soif de personnes qui ont « perdu confiance dans le système » en leur apportant un faux sentiment de « soulagement », de « sécurité ». « Elles ont trouvé des réponses simples », explique M. Kropveld.

La professeure Marie-Ève Carignan confirme cette réalité. L’adhésion aux théories complotistes et aux fausses nouvelles est plus importante chez les habitués des réseaux sociaux plus jeunes et non universitaires, mais aussi chez ceux qui ont été gagnés par la « crainte », la « peur » ou encore l’« anxiété » après l’arrivée du coronavirus en sol québécois, a-t-elle constaté. Mus par ces sentiments, ils ont cherché à obtenir sur le Web le plus d’information possible sur la COVID-19. Les informations souvent incomplètes ou évolutives des autorités mises en perspective par les médias traditionnels ne les satisfaisaient pas. « Ceux qui se sentent le plus menacés par leur santé physique personnelle ou celle de [membres] de leur famille ou qui sont affectés financièrement par la crise ont tendance à avoir davantage une vision complotiste », explique Mme Carignan.

D’ailleurs, la chercheuse soupçonne que les gens qui « croient à des thèses complotistes sur la COVID-19 croient aussi à d’autres thèses complotistes sur d’autres sujets » : celles qui sont propagées par QAnon, notamment. Lancé en 2017 par un prétendu fonctionnaire américain ayant accès à des données confidentielles, QAnon s’affaire à combattre l’« État profond » qui, tout en soutenant la pédophilie, tente d’asservir la population au profit d’une élite mondiale. « Ça se mélange beaucoup », constate Mme Carignan après avoir colligé des millions de gazouillis sur des thèses complotistes. « Les gens qui adhèrent à ces visions complotistes passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux. Ils veulent approfondir, en savoir plus, faire des liens. Et là, quand on tombe dans cet univers-là […] les gens, en creusant sur un sujet, vont voir d’autres thèses et vont avoir tendance à adhérer à ces autres visions », explique-t-elle, soulignant au passage le rôle clé joué par les algorithmes dans le filtrage de l’information parvenant à l’internaute.

Climat de tension

Les manifestations « anti-masques » au cours desquelles des journalistes ont été intimidés sont de mauvais augure, estime le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV). « Il ne suffit plus de manifester, on intimide une journaliste pour se faire entendre. […] Le terreau est fertile à la légitimation de la violence, voire à des gestes violents », affirme Mme Martel-Perron.

« Pour certaines personnes qui ont des facteurs de vulnérabilité supplémentaires — par exemple une perte d’emploi, une propension à faire de l’anxiété, une préoccupation à nourrir une famille —, [le climat tendu] est alimenté par des théories du complot qui les poussent à réagir. À ce moment-là, il faut être vigilant sur la légitimation de la violence. C’est à ce moment-là qu’on peut utiliser des moyens plus forts et déshumaniser les autres, les [membres des] gouvernements, les policiers… parce que la situation est tellement insoutenable [à leurs yeux] qu’il faut passer à un autre niveau. Ce n’est pas ce qu’on voit en ce moment, mais ce sont tous des facteurs qu’on a dans le contexte actuel », dit-elle.

Nourrir l’esprit critique

Pour « empêcher que des discours conspirationnistes, haineux, prennent racine dans nos communautés », Mme Martel-Perron, du CPRMV, propose de favoriser le « dialogue », l’« esprit critique » et la « littératie numérique ». Le temps presse, selon la CPRMV, qui a déjà observé une hausse des actes à caractère haineux depuis le début de la pandémie.

M. Kropveld invite à la prudence toute personne ambitionnant d’engager une discussion « logique » sur les « faits » avec une personne croyant dur comme fer à des théories du complot. « C’est comme si vous étiez confronté à quelqu’un qui a découvert la vérité, Jésus, et qui veut vous sauver de Satan, du monde méchant. Si vous dites : “Non, ce n’est pas vrai. C’est une mauvaise interprétation de la Bible”, le croyant va vous regarder comme si vous étiez déjà dans les bras de Satan et perdu », illustre-t-il.

Cela dit, le dirigeant d’Info-Secte propose à son tour d’inviter ces croyants en l’« extrême » à poser le même regard critique sur les publications, balados et vidéos se trouvant sur le Web que celui qu’ils posent sur les informations de sources gouvernementales, scientifiques, politiques relayées par les médias d’information.

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9 commentaires
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 1 août 2020 09 h 10

    Amalgames douteux

    « Mon gouvernement cache des informations importantes au sujet du Coronovirus ».

    Cette affirmation n'est pas complotiste, c'est la base à partir de laquelle devraient travailler les journalistes.
    Voici la définition que Robert Fisk donne du journalisme : « Surveiller les centres de pouvoir ».

    Le site «Pièces et main d'oeuvre», un site grenoblois citoyen dédié à l'esprit critique avait déjà fait un travail sur les labos français, «prêtés» à la Chine pour des transferts de technologie. Je reprends ici quelques acquis : « L’Etat français a vendu à l’Etat chinois des laboratoires et des technologies de cauchemar, dont le laboratoire P4 de Wuhan; Ces laboratoires et ces technologies permettent – entre autres – de manipuler des virus naturels et d’accroître leur dangerosité. De tels laboratoires sont de plus en plus nombreux dans le monde. Des virus s’en échappent constamment. »

    Voici un extrait intéressant : « D’après un fonctionnaire français cité par le journaliste Antoine Izambard dans son livre « France Chine, les liaisons dangereuses » : " Nous leur avons demandé ce qu’étaient devenus les P3 et ils nous ont répondu que certains, situés dans une région proche de l’Himalaya, avaient gelé durant l’hiver et que d’autres avaient disparu. C’était assez déroutant. " Quant aux 50 chercheurs français attendus au P4 de Wuhan – cette coopération qui rassurait tant lors de la signature de l’accord - ils ne sont jamais venus. Les Chinois font ce qu’ils veulent, à l’abri des regards dans leur enceinte confinée.»

    Des labos P3 sont disparus... Et des accords qui garantissent la sécurité (ex. une présence française en Chine) ne sont pas respectés. Alors? Que l'on fasse des papiers sur « la pensée complotiste », mais à la condition de ne pas verser dans le journalisme-zombie, ce qui signifie de ne pas prendre les sources officielles pour de l'argent comptant et d'enquêter, pas juste relayer des études. J'invite aussi Kropveld à lire les Pentagon Papers...

    • Marc Therrien - Abonné 1 août 2020 11 h 27

      « Mon gouvernement cache des informations importantes au sujet du Coronavirus ».

      Mais qu’est-ce qu’on veut savoir qu’on ne nous dit pas? Il serait intéressant d’envisager cet exercice de pensée qui consisterait à poser cette ultime et extrême question dans un sondage : « Si mon gouvernement connaissait la date de la fin du monde, je voudrais qu’il nous la communique ». Cette question s’applique aussi à la vie personnelle et domestique. Je serais curieux de connaître le pourcentage des gens qui voudraient connaître à quel âge ou en quelle année ils vont mourir s’il leur était possible qu’on le sache et qu’on leur dise.

      Marc Therrien

    • Pierre Rousseau - Abonné 1 août 2020 16 h 08

      Une des choses que le gouvernement fédéral a caché et qu'il continue à nier c'est le fait qu'il a mis fin au système d'alerte de pandémie qui avait été mis sur pied il y a une vingtaine d'année et sur lequel la communauté internationale comptait. Le Globe & Mail a fait une longue enquête et a découvert qu'en mai 2019 le gouvernement Trudeau a mis fin à ce système d'alerte sous le prétexte de se concentrer seulement sur ce qui se passait au Canada (voir l'article du 25 juillet sur leur site web). Des scientifiques ont été réassignés à d'autres tâches ou sont partis.

      Plusieurs d'entre eux ont raconté ce qui s'était passé au G&M, certains à visage découvert. La communauté internationale et l'OMS avaient pris l'habitude de se fier à ce système canadien et quand les libéraux y ont mis fin, ils n'ont averti personne. Au contraire, quand le G&M a demandé au gouvernement pourquoi ils avaient fait ça sans avertir l'OMS et la communauté internationale, le gouvernement a simplement nié l'affaire. Or, ce système avait fait au-delà de 1 000 alertes ces dernières années et il a abruptement cessé à la fin mai. Au point où vers la fin décembre quand les rumeurs d'épidémie en Chine se répandaient, la communauté internationale n'y croyait pas trop faute d'alerte de ce système.

      Ça, ce n'est pas un complot, c'est le comportement d'un gouvernement qui cherche à sauver la face quand survient une pandémie et qui se fait prendre les culottes baissées. Évidemment, de tels comportements donnent de l'eau au moulin de ceux qui croient aux complots et au fait que les gouvernements ne disent pas la vérité à la population. Dans ce cas, le gouvernement Trudeau s'est véritablement tiré dans le pied mais il préfère qu'on s'intéresse plus à l'affaire We Charity qui risque moins de l'éclabousser.

  • Bernard Massé - Abonné 1 août 2020 09 h 20

    Statistiques

    On nous présente des statistiques dans cet article. On ne nous indique cependant pas la plage d'incertitude concernant ces statistiques. On ne nous informe pas comment l'échantillon a été constitué. S'agit-il d'un échantillon purement aléatoire ou d'un échantillon bâti d'une autre façon? Comme il n'y a que 600 répondants, quelque soit la façon dont l'échantillon a été constitué, je ne crois pas qu'une précision d'un chiffre après la virgule soit de mise. Il serait amplement suffisant et plus adéquat d'utiliser des pourcentages en nombres entiers. Comme on a pris autant de personnes dans l'échantillon québécois que dans l'échantillon représentant le reste du Canada, il est à espérer qu'on a pondéré les résultats pour donner les résultats qui sont discutés.

  • Marc Therrien - Abonné 1 août 2020 11 h 14

    Croire à n'en pas douter


    Pas besoin de croire que l’apparition de la Covid-19 est le résultat d’un complot planifié. Il est suffisant de croire que ce monde va continuer d’aller comme il est mené et que les opportunistes continueront de manœuvrer pour tirer des bénéfices de ce nouveau malheur. La croyance aux complots est une manière parmi les autres de créer du sens quand l’incertitude et l’imprévisibilité qui caractérisent ce monde d’impermanence permanente s’accentuent ou s’intensifient. On veut la liberté de croire et d’expression de sa croyance, mais se demande-t-on si elle est si libre? Car une croyance inébranlable, devient alors un déterminisme qui a force de contrainte empêchant le plein exercice du libre arbitre. Celui-ci devient amputé par l’impossibilité de concevoir et de ressentir que le choix contraire à celui qui s’impose est une option d’égale valeur. Le scepticisme est l’exercice du doute. Les adeptes des analyses d’Alexis Cossette-Trudel, détenteur d’un doctorat en science religieuse soit dit en passant, ne sont pas des sceptiques mais des croyants en la vérité qu'ils ont élucidée.

    Marc Therrien

  • Louise Collette - Abonnée 1 août 2020 12 h 10

    Toujours

    Il y a aura toujours des fêlés, des agités du bocal, on ne peut pas faire beaucoup pour remedier à ça.

  • Pierre Langlois - Inscrit 1 août 2020 12 h 25

    « Elles ont trouvé des réponses simples. »

    Jadis, j'ai longtemps donné des séances d'information à des personnes qui préparaient leur retraite. Elles sentaient le besoin d'être rassurées devant ce changement de vie radical. Elles recherchaient des « réponses simples », sans ambiguïtés, aux questions qu'elles se posaient. Les « peut-être » et les « je ne sais pas » étaient à éviter, car ils ne les rassuraient pas.

    Face au phénomène nouveau (et anxiogène) de la COVID-19, les experts répondent souvent « peut-être » ou « je ne sais pas » aux questions que nous posons. C'est certainement une des raisons de la prolifération de théories complotistes. Les personnes qui y adhèrent le font pour se rassurer. Il n'y a ni « peut-être », ni « je ne sais pas » dans les complots. On n'y trouve que des certitudes.

    Peu importe la croyance, la foi tranche pendant que la science tâtonne.