La maison d’Élyse menacée de destruction comme des centaines d’autres en Beauce

La maison d’Élyse a été construite en 1890 pour le notaire Félix-Georges Fortier, deux fois maire de Beauceville.
Photo: Gaston Cadrin La maison d’Élyse a été construite en 1890 pour le notaire Félix-Georges Fortier, deux fois maire de Beauceville.

Nombre de maisons significatives de la Beauce ont été rasées en vitesse au cours des derniers mois, sans considération pour leur importance, un sort qui guette aussi la maison d’Élyse à Beauceville.

Plus de 600 maisons seront démolies en Beauce, aux termes d’un décret gouvernemental appliqué « à l’aveugle et sans faire preuve de discernement », dénonce le GIRAM (Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu).

« Ce nettoyage systématique a entraîné non seulement la disparition de maisons récentes, mais principalement des maisons centenaires encore très solides, ayant une forte valeur historique et patrimoniale pour les municipalités touchées. Si bien qu’avec l’application mur à mur de ce programme gouvernemental, les villes de Scott, de Sainte-Marie, de Vallée-Jonction, de Saint-Joseph et de Beauceville ont vu ou verront une partie ou la presque totalité de leur centre-ville traditionnel éliminé », observe Gaston Cadrin du GIRAM.

Nombre de maisons significatives pour l’histoire locale ont ainsi été rasées en vitesse au cours des derniers mois, sans considérer ce qui pouvait être fait pour moduler l’application du décret et voir à en préserver. La loi québécoise affirme pourtant que le gouvernement se doit d’être exemplaire en matière de préservation du patrimoine.

Ainsi, la maison Cliche (1855) à Sainte-Marie, la maison Chabot (1885) à Vallée-Jonction, une rare maison de 1775 à Saint-Joseph, entre autres bâtiments exceptionnels pour la région, sont tombées, même si dans certains cas des projets autogérés et structurants, portés par des élus et des citoyens, étaient mis en avant pour les préserver.

À Vallée-Jonction, le conseiller municipal François Cliche a animé un comité de sauvegarde de la maison Chabot, jugée exceptionnelle pour l’histoire de la région. Il se dit « encore anéanti » par le manque de collaboration du ministère de la Culture dans ce dossier. « Deux mois après les appels à l’aide urgents lancés par le maire et moi au ministère de la Culture, on attend encore qu’on nous rappelle ! » Le maire de Vallée-Jonction, Réal Bisson, ainsi que le député à l’Assemblée nationale de Beauce-Nord, Luc Provençal, avaient travaillé de concert dans ce dossier, ce qui laissait croire à une issue heureuse. Depuis, la maison a été démolie.

Le gouvernement, dans son empressement, croit à tort qu’on va résoudre un problème « en défaisant une partie de la Beauce […] c’est-à-dire ce qu’elle a de plus précieux et qui disparaît maintenant à jamais », déclare M. Cliche au Devoir. De son point de vue, le programme de démolitions mis en place par le gouvernement « ne cherche pas à apporter de solution à la rivière Chaudière » et à ses débordements, comme suggérait par exemple de le faire un rapport de 1965 jamais appliqué. « On continue de construire sur les coteaux sans penser aux effets » sur les niveaux de la rivière.

Devant ces destructions en série, François Cliche est catégorique : « S’il en reste au moins une à sauver, c’est la maison d’Élyse à Beauceville. »

En sauver au moins une

La maison dite d’Élyse est une imposante demeure, construite en 1890 pour le notaire Félix-Georges Fortier, deux fois maire de Beauceville. À l’époque, sa famille comptait sur sept domestiques pour entretenir cette résidence cossue de style néo-Queen Anne. La municipalité estime que cette maison fait partie de ses joyaux.

Beauceville compte un peu plus de 6000 habitants. Son maire, François Veilleux, a répété son intention de la préserver. « On a mis sur pied un comité de sauvegarde. C’est sûr que je veux la garder, parce que j’ai de très beaux projets pour cette maison », affirme le maire Veilleux. En entrevue au Devoir, le maire se dit cependant coincé. Les propriétaires ont fini par obtenir du gouvernement, après un refus initial, une indemnisation de Québec qui conduit à la démolition automatique de la maison. La municipalité n’a eu d’autre choix que de délivrer un permis de démolition.

Ce n’est pas possible qu’on fasse ça aussi rapidement, sans tenir compte de la valeur collective de ces maisons, de leur importance pour le paysage de la Beauce

 

Comment a-t-on pu convenir que cette maison, apparemment en excellente condition, avait été touchée à plus de 50 % de sa valeur de reconstruction et se qualifier pour la destruction ? Le maire l’ignore. Il est dans l’attente d’une discussion avec le ministère de la Sécurité publique.

« J’ai demandé un délai de trois mois aux propriétaires », dit le maire. Pour l’instant, les coûts associés à cette demeure sont payés par la municipalité.

À la fin des années 1960, cette demeure devint le cœur de la famille de l’hôtelier Léandre Bernard. La fille de ce dernier, Anne, défend avec énergie son héritage beauceron, même si elle a dû quitter la région. Elle se dit outrée par la légèreté avec laquelle on se départit des trésors architecturaux de la Beauce. Elle a multiplié, au cours des derniers jours, les interventions pour qu’on reconnaisse la valeur exceptionnelle de cette maison. « Ce n’est pas possible qu’on fasse ça aussi rapidement, sans tenir compte de la valeur collective de ces maisons, de leur importance pour le paysage de la Beauce », dit-elle au Devoir. D’autant qu’on regarde le problème sous un seul angle : « Ce ne sont pas les maisons centenaires qui sont coupables de la mauvaise gestion des eaux qu’on a faite avec la rivière Chaudière, par exemple en laissant déboiser toutes les rives. » D’ailleurs, tous les pays où se produisent des inondations ne prennent pas le parti, comme solution, de la démolition générale, fait-elle observer.

Pourquoi Beauceville n’a-t-elle pas usé de la Loi sur le patrimoine dont peut se prévaloir sa municipalité pour citer la maison d’Élyse et en assurer la protection ? « On s’enligne pour ça », dit du bout des lèvres le maire en entrevue.

Des millions

On est allé trop vite dans bien des municipalités, estime le GIRAM, en offrant sur la base d’évaluations préalables discutables un pont d’or à des propriétaires, au détriment du patrimoine commun. « Ces primes à la démolition ont eu un effet boule de neige chez une grande partie des propriétaires, qui ont fait le choix d’obtenir la compensation financière. »

Qui d’ailleurs contrôle les expertises soumises au gouvernement ? Lorsqu’il s’agit de sommes qui dépassent les 100 000 $, les rapports devraient être produits par un ingénieur certifié, concède Jacques Buissières, le directeur général de la MRC Robert-Cliche. Ce qui n’apparaît pas toujours être le cas, dit-il. Y a-t-il d’ailleurs des contre-expertises qui sont demandées ? Les petites municipalités ont des moyens très limités, observe-t-il.

Pour Anne Bernard, il est clair que la maison d’Élyse n’a jamais été endommagée pour 50 % de sa valeur. « Il faut se poser de sérieuses questions sur le décaissement de l’argent public dans des opérations pareilles », réalisées à grande vitesse et sans transparence suffisante, dit Mme Bernard. Elle soutient la nécessité d’une enquête approfondie sur la façon dont des millions en fonds publics ont été dépensés pour faire autant de démolitions en Beauce.

Et le ministère de la Culture ?

Quelle part concrète le ministère de la Culture et des Communications (MCC) a-t-il joué jusqu’ici pour sauvegarder les demeures historiques de la Beauce ? Dans le cas de la maison d’Élyse, après plusieurs jours d’attente, le ministère se contente de dire au Devoir qu’il « est au courant du dossier et est en contact avec la municipalité et le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation ».

En fait, l’action du ministère s’est concentrée uniquement, selon ses propres explications, sur des biens déjà classés en vertu de la loi et touchés par les inondations. « Le MCC a offert son accompagnement aux propriétaires des biens patrimoniaux classés affectés par l’inondation afin de trouver des solutions permettant de remettre ces biens en état. »

Or, les biens classés ou cités sont très peu nombreux en Beauce, les dispositions légales dont peut se pourvoir la société n’ayant à peu près jamais été utilisées, comme le montre l’exemple de la maison d’Élyse à Beauceville. Dès lors, le MCC s’en remet au seul jugement des autres ministères, arguant que « la question de la préservation du patrimoine, dans le contexte d’inondations, ne peut être étudiée isolément ».