Colérique et raciste, voici Karen

Les médias sociaux ont désormais un prénom type pour incarner le cliché de la femme blanche dans la fleur de l’âge, privilégiée et colérique: Karen.
Photo: iStock Les médias sociaux ont désormais un prénom type pour incarner le cliché de la femme blanche dans la fleur de l’âge, privilégiée et colérique: Karen.

Il y a de ces prénoms qui frappent l’imaginaire, enchaînés à tout un tas de clichés tenaces. Pensez à Gino, à Natasha ou à Kevin. Les médias sociaux ont désormais le leur pour incarner l’archétype de la femme blanche dans la fleur de l’âge, privilégiée et colérique : Karen.

« Une Karen croit que tout lui est dû. Dès qu’il y a un pépin ou quelque chose qui l’incommode, elle monte aux barricades et veut parler au gérant », résume Nina Duque, chargée de cours et doctorante à l’UQAM, spécialiste des questions entourant la socialisation numérique.

La source de son mécontentement est généralement banale, allant du vol de sa place de stationnement au service exécrable d’un serveur inexpérimenté. Mais elle peut aussi être autrement plus dramatique, voire raciste. Comme ce couple du Missouri — baptisé Ken et Karen par les internautes — qui a pointé leur pistolet sur des manifestants en soutien au mouvement Black Lives Matter, il y a un mois.

La figure en mal d’amour est d’abord américaine, largement connue chez nos voisins du sud. Avec le temps, elle est devenue sur la toile un mème incontournable, jusqu’à gagner les médias traditionnels, lorsque la Canadienne Amy Cooper a fait les manchettes.

Celle qui est désormais connue comme la « Karen de Central Park » n’a pas aimé qu’un inconnu croisé dans l’iconique parc new-yorkais lui demande de mettre son chien en laisse. Même si c’est le règlement.

« Je vais appeler la police », a-t-elle lancé à Christian Cooper (aucun lien de parenté), un homme noir de 57 ans. « Je vais leur dire qu’un homme afro-américain menace ma vie. »

La scène a été filmée par M. Cooper, qui a plus tard publié la dispute verbale sur Facebook. Sa sœur Melody a fait de même sur Twitter. La vidéo a rapidement fait le tour du globe, suscitant l’ire de millions d’internautes. D’autant que l’événement est survenu le même jour que la mort de George Floyd, le 25 mai dernier.

Aspirée au cœur d’une tempête raciale, Amy Cooper a perdu son emploi, la garde de son chien et risque aujourd’hui un an de prison pour avoir menti aux policiers. La femme de 40 ans, qui dit avoir agi sous le coup de la peur, a présenté ses excuses depuis.

En colère

Amy Cooper est sans doute la « Karen » la plus connue du Web, mais elle est loin d’être la seule. Sur le réseau social Tik Tok, les vidéos de femmes affublées du prénom, déversant leur fiel devant la caméra, pullulent. Il faut dire que l’archétype fait mouche auprès des millénariaux et de la génération Z.

Un flou entoure son origine, mais la figure s’inspire notamment d’un numéro de l’humoriste américain Dane Cook présenté en 2004 et du film Mean Girl, sorti la même année.

Avec le temps, un certain consensus s’est formé autour de ses codes. Généralement installée dans une banlieue paisible de classe moyenne, une Karen est cette mère de famille blanche issue de la génération X (née entre 1965 et 1975 environ). Les internautes l’ont même affublée d’un type de coiffure courte avec frange.

Une Karen « exige que le monde existe selon ses normes », résumait au Los Angeles Times Heather Suzanne Woods, professeure à la Kansas State University et experte des mèmes. Ayant très peu de considération pour les autres, « elle est prête à prendre des risques ou à rabaisser les autres pour arriver à ses fins ». Comme appeler la police si l’ordre dans sa vie est troublé.

« À la base, la Karen est cette amie dans notre gang que personne n’aime », renchérit Nina Duque de l’UQAM. Mais aujourd’hui, on l’associe volontiers au mouvement anti-vaccin, aux partisans de Trump et, plus récemment, aux pourfendeurs du masque obligatoire.

Dans notre monde covidien où les impératifs de santé publique priment sur les libertés individuelles, les Karen tournées en dérision se sont multipliées sur les médias sociaux.

Bouc émissaire

Au point que l’autrice et analyste politique torontoise Angela Wright a livré un plaidoyer dans le Globe and Mail. « Je travaille fort pour ne pas être une Karen », confiait-elle la semaine dernière. Pour preuve : elle fait patiemment la queue à l’épicerie, se désinfecte les mains avec le sourire, couvre de mercis les employés et essaie même de ne pas toucher les fruits. Enfin, presque : « Il m’arrive de toucher les fruits. J’en suis désolée. »

Mais un écart de conduite digne d’une Karen est si vite arrivé, disait-elle, non sans gêne. Par exemple, cet épisode dans un Tim Hortons où elle a exigé de parler à un supérieur parce que, ça suffit, poireauter une éternité pour un café — ou 25 minutes.

La figure de la Karen est devenue un « fourre-tout », reprend Nina Duque, qui y voit également une forme de sexisme déguisée. « Tous les maux de la société, de la classe moyenne, se résument à une femme. » Sans compter qu’il n’existe pas de véritable pendant masculin, souligne-t-elle.

Un avis partagé par Jacques Hamel, professeur de sociologie à l’Université de Montréal. Il dénote dans ce phénomène « foncièrement américain » un rejet des citoyens blancs et conservateurs qui ont porté le président Trump au pouvoir. « Et c’est plus simple de frapper sur une femme que sur un homme », dit-il.

Il ne faudrait pas non plus réduire les femmes de la génération X à l’archétype de la Karen, avertit celui qui est aussi chercheur à l’Observatoire Jeunes et société. Les membres de « cette génération sacrifiée » — dixit le sociologue Fernand Dumont — « en ont bavé » par rapport aux baby-boomers qui les ont précédés, note-t-il. Puis de soulever une hypothèse : « Elles sont sujettes à de la colère, mais c’est peut-être cette colère qui leur a permis de se hisser dans l’échelle sociale. »

Nina Duque déplore par ailleurs l’absence de dialogue entourant les attaques contre les Karen. « On s’éloigne de ce qu’on veut critiquer pour tomber carrément dans l’insulte », relève-t-elle, en référence au « déversement d’insultes » qui accompagnent souvent ces mèmes.

Avec la culture de la « viralité » des médias sociaux, le phénomène permet uniquement de se déchaîner sur le comportement abusif ou de victimisation d’une Karen. Sans pointer le racisme quotidien qu’elle peut par exemple incarner, ajoute la doctorante.

« Qu’est-ce que qui est le plus important entre le geste de cette Karen que je dénonce ou la Karen qui va m’apporter beaucoup de clics et de likes ? »

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