Inuite sans abri happée mortellement: d’autres accidents semblables ont eu lieu

Ce groupe de sans-abri avait ses habitudes sur un terrain vague au coin de la rue Milton et de l'avenue du Parc. Le propriétaire des lieux ayant fait clôturer le terrain, les Inuits se regroupent sur le trottoir. C'est à cet endroit qu'une des leurs, Kitty Kakkinerk, a perdu la vie lundi soir, happée par un automobiliste.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ce groupe de sans-abri avait ses habitudes sur un terrain vague au coin de la rue Milton et de l'avenue du Parc. Le propriétaire des lieux ayant fait clôturer le terrain, les Inuits se regroupent sur le trottoir. C'est à cet endroit qu'une des leurs, Kitty Kakkinerk, a perdu la vie lundi soir, happée par un automobiliste.

Dans son minuscule bureau sans fenêtre, John Tessier sort son téléphone pour montrer deux photos récentes de Kitty Kakkinerk. Sur les deux images, la femme inuite de 48 ans semble déborder de joie. « Toujours heureuse, tellement résiliente, très loyale envers ses amis, c’était une partie importante de notre famille », dit le coordonnateur du refuge de jour La porte ouverte.

Kitty Kakkinerk est morte lors d’un accident survenu lundi soir au coin de l’avenue du Parc et de la rue Milton, à Montréal. Elle habitait à quelques mètres de là avec un petit groupe d’amis sans abri. En fin de soirée, un véhicule l’a heurtée alors qu’elle était au milieu de la chaussée. Selon les témoignages récoltés par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), le feu était vert et le conducteur n’a pas été capable de l’éviter.

« Elle était généreuse et aimable, même si elle traversait des moments difficiles. Je ne peux pas croire qu’elle est morte », dit son amie Annisee Papialuk, rencontrée sur les lieux de l’accident. Autour d’elle, cinq ou six autres itinérants inuits boivent de la bière en voyant leur vie se poursuivre malgré la douleur de la perte.

Plusieurs étaient présents au moment du drame. On explique que Kitty avait des ennuis avec son ex-copain. Celui-ci la poursuivait. Elle a été mortellement happée alors qu’elle cherchait à s’éloigner de lui.

Le frère de Kitty, Lucasie, a vu la scène. Timide, il n’ose toutefois dire que quelques mots en hommage à sa sœur. « C’était une bonne personne », chuchote-t-il dans un anglais fortement teinté d’inuktitut. En plus de son frère, Kitty laisse derrière elle des membres de sa famille à Kuujjuaq et à Quaqtaq.

« On essaie d’être forts, comme Kitty nous l’avait fait promettre », dit Annisee. La femme de 45 ans fait de son mieux pour garder le moral. Avec l’intervenant John Tessier, elle plaisante en feignant de disputer un match de boxe.

Su Tardif, une organisatrice communautaire du quartier, connaissait bien Kitty. En parlant de celle-ci, des sanglots apparaissent dans sa voix au téléphone. C’était « une personne chérie » par les gens du quartier, souligne la bénévole de Solidarité Milton-Parc, qui milite depuis des années pour que la communauté des sans-abri bénéficie de services de base, comme un accès à des toilettes.

Mme Tardif déplore que, depuis quelques semaines, une clôture restreigne l’accès à un terrain vacant où le petit groupe de cinq à dix personnes a l’habitude de se rassembler. Les propriétaires du terrain « forcent les gens à se tasser sur le trottoir », souligne-t-elle, ce qui aggrave les risques d’accident.

À l’angle Milton et du Parc, on est du même avis. « Si la clôture n’était pas ici, ce ne serait jamais arrivé », explique une jeune femme inuite qui préfère ne pas voir son nom dans le journal. Le groupe n’envisage cependant pas de s’établir ailleurs dans le quartier. « J’imagine que les propriétaires croyaient [que les itinérants] s’en iraient, mais c’est leur maison depuis longtemps, ils ne veulent pas bouger », explique M. Tessier.

« Depuis que la clôture a été mise en place, deux de nos clients ont été heurtés, ajoute M. Tessier. Kitty est morte, mais sa demi-sœur a été heurtée par un autobus de la Ville il y a quelques semaines. Elle a été à l’hôpital pendant des semaines. Elle aurait pu mourir aussi. »

Le promoteur Goldmanco, de Toronto, a confirmé au Devoir être bien le propriétaire du lot, mais il n’avait pas répondu à notre demande d’entrevue au moment où ces lignes étaient écrites.

D’autres accidents semblables ont eu lieu ailleurs à Montréal ces derniers mois. En tout, au moins quatre femmes autochtones itinérantes ont été heurtées par des véhicules depuis le début de l’année, résume Marina Boulos-Winton, la directrice générale du refuge pour femmes Chez Doris, situé au square Cabot. En plus de Kitty Kakkinerk, une autre femme inuite, Dinah Matte, a perdu la vie.

L’automobiliste impliqué dans l’accident mortel de lundi soir s’est rendu à l’hôpital pour un choc nerveux. Toutefois, tous les chauffeurs ne collaborent pas avec la police, dénonce Mme Boulos-Winton, qui évoque plusieurs délits de fuite.

Mardi, la mairesse de Montréal a offert ses pensées aux proches de la plus récente victime. « Chaque décès sur nos routes est un décès de trop », a écrit Valérie Plante sur Facebook. Elle a rappelé les initiatives de son administration pour sécuriser son réseau routier, comme les élargissements des trottoirs.

Au sujet des risques posés par la clôture, une porte-parole de la Ville a rappelé que le SPVM mène actuellement une enquête. « Suite à une collision mortelle, une équipe d’analyse post-collision se rend sur les lieux pour évaluer les aménagements en place sur le lieu de la collision. Si nécessaire, des correctifs sont apportés », a-t-elle expliqué dans un courriel.