Quand le balcon faisait le pont entre les citadins

La socialisation compromise par la crise sanitaire: Michel Tremblay le sent aussi en parlant même d’une «blessure dont il va falloir se remettre».
Photo: Adil Boukind Le Devoir La socialisation compromise par la crise sanitaire: Michel Tremblay le sent aussi en parlant même d’une «blessure dont il va falloir se remettre».

Balconville se vit un peu dans la forme cet été, mais pas vraiment dans l’esprit, estiment deux monuments du patrimoine culturel québécois ayant popularisé ce terme dans les années 1970, Michel Tremblay et David Fennario. Quatrième et dernier texte de notre série.

La scène se multiplie timidement un peu partout dans la ville depuis le début de l’été. Clic. Dans Ahuntsic, une femme dans la trentaine est assise sur une chaise de bistrot en bois, sur le minuscule balcon d’un troisième étage, un cellulaire dans une main, un verre de vin rouge dans l’autre.

Clic. Sur le boulevard Rosemont, un couple sur un balcon surchargé de fleurs déjeune sous les rayons du soleil matinal. Clic. Avenue Querbes, à Outremont, deux femmes discutent sur la galerie de leur maison, un œil posé sur deux garçons faisant de la trottinette sur le trottoir. Clic. Quartier Saint-Michel, une petite fille regarde des enfants jouer dans un parc en face de chez elle à travers les barreaux du balcon de l’appartement familial. Au-dessus d’elle, du linge dans une grande diversité de couleurs est en train de sécher. Re-clic. Dans Pointe-aux-Trembles, une femme et deux personnes âgées regardent depuis la galerie arrière du premier étage d’un triplex un enfant se baigner dans une piscine. À côté, un voisin fait la même chose. En silence.

À défaut de pouvoir ou de vouloir aller plus loin, c’est depuis les balcons de la ville que l’été se vit cette année pour plusieurs estivants en quête d’harmonie avec les règles de distanciation imposées par les autorités sanitaires. « C’est un peu comme le retour de Balconville », laisse tomber le romancier et dramaturge Michel Tremblay, rencontré un matin de juillet dans un parc du Plateau-Mont-Royal, quartier de la ville où il a grandi et surtout d’où il a circonscrit cette sociologie particulière du balcon dans ses célèbres Chroniques.

« L’expression n’est pas de moi. Elle faisait partie du folklore, du langage courant, pour définir les vacances des gens qui n’avaient pas les moyens de s’en payer, dit-il. C’était des vacances de trois mois sur les balcons. »

Le mot apparaît dans La grosse femme d’à côté est enceinte. En 1978. À la même époque, l’Anglo-Montréalais David Fennario met au monde Balconville, la première pièce bilingue de l’histoire de la dramaturgie canadienne, avec un tiers de ses dialogues en français. La pièce est montée au Centaur en 1979. « Elle raconte la vie de balcon à Verdun, quartier populaire et ouvrier où je suis né et où j’ai passé toute ma vie. C’est aussi l’histoire des tensions entre les communautés qui y vivent », résume le septuagénaire rencontré dans la cour arrière de son logement de Verdun. Le tout est placé sur fond d’une campagne électorale qui cristallise les divisions et de commentaires sportifs qui rassemblent alors que les Expos, l’équipe de base-ball qui a déjà fait vibrer la ville, vivent une saison remarquable.

Une manière d’être ensemble

« Il y avait quelque chose de difficile, de dur, mais en même temps d’intéressant dans cette communauté de balcons qui débutait tout de suite après le souper, dit Michel Tremblay. Les familles sortaient les chaises berçantes sur les galeries et tout le monde se parlait, sans avoir peur de crier pour discuter avec les gens de l’autre bord de la rue. » Il poursuit : « Au fur et à mesure que la nuit tombait, comme on n’arrivait plus à se voir, les balcons finissaient par se concentrer progressivement sur eux-mêmes. On finissait alors la soirée entre nous. À discuter en famille. Jusqu’au moment de se coucher, en tétant notre Coke ou notre Kik. »

Cesser de socialiser quand la lumière ne le permet plus. Se replier sur la cellule familiale quand l’autre n’est plus visible. La métaphore canalise le mouvement social des derniers mois face à la pandémie. Une pandémie qui n’aurait d’ailleurs pas totalement resacralisé le balcon cet été à Montréal, balcon dont la pratique circonstancielle cette année a forcément perdu tout l’esprit de Balconville.

« Autour d’ici, les gens sont très peu dehors, et quand ils le sont, ils interagissent moins les uns avec les autres », dit David Fennario, en pointant les galeries de ses voisins, vides en ce début d’après-midi de juillet.

« Il y a une espèce de glace, un air froid qui s’est installé entre les êtres humains et qui n’est pas normal dans une ville », ajoute Michel Tremblay qui dit avoir été « sous le choc » la première fois qu’il est sorti dans la rue Saint-Denis totalement dépourvue de ses habitants, de ses flâneurs et de sa vie. « C’est la première fois que je voyais ça, la ville vidée de son sang. Et vu mon âge, c’est heureusement la dernière. »

Selon lui, Balconville s’est peut-être déplacé ailleurs au fil des ans et s’est reconfiguré autrement en ces nouveaux lieux, au temps de la pandémie : dans les ruelles de certains quartiers ou autour des barbecues dans les jardins et les cours arrière, et « entre les membres de trois familles seulement aujourd’hui », dit-il.

Il y a une espèce de glace, un air froid qui s’est installé entre les êtres humains et qui n’est pas normal dans une ville

 

Parenthèse : quelques jours plus tôt, dans le quartier Saint-Michel, Laurent, un jeune travailleur du monde de la santé, rencontré dans le parc Champdoré, disait que même cette forme de vie en groupe avait un peu disparu autour de chez lui. « Dans le parc, c’est comme avant, les enfants sont là, comme c’est le cas depuis toujours en été. Ici, les gens partent peu ou pas en vacances. La COVID n’a rien changé de ce côté-là, dit-il. Mais dans les rues, par contre, c’est un peu plus désert. J’ai une amie que je ne vois plus depuis mars dernier, parce que ses parents ne sortent plus et ne veulent pas qu’elle sorte de chez elle non plus, à part pour aller travailler. »

L’angoisse d’une gêne durable

La socialisation compromise par la crise sanitaire : Michel Tremblay le sent aussi en parlant même d’une « blessure dont il va falloir se remettre ». « On dirait même que la blessure devient de plus en plus importante plus on déconfine, dit-il, comme si le déconfinement faisait prendre conscience que ça ne va vraiment pas bien ». Car, ajoute l’homme de lettres, « on ne choisit pas de vivre dans une ville pour ne pas fréquenter les autres ».

Pour David Fennario, cette distance qui s’impose serait même en train d’accentuer les clivages. Entre les riches et les pauvres, plus qu’entre les anglophones et les francophones, dit-il en évoquant le thème principal de sa pièce de théâtre. « On est dans un film étrange, dit-il. Le virus met en relief les inégalités et devient même une contrainte pour les surmonter et les combattre. »

« J’ai peur qu’il s’installe une gêne, ajoute Michel Tremblay, que l’habitude du « sans contact » finisse par persister dans le temps. Nous sommes entrés dans une société qui nous a appris à nous méfier de nous et des autres », d’une manière sournoise, sans présenter la chose comme telle, mais en imposant des messages d’hyperprotection, par le masque, les deux mètres, la distanciation. « Cela impose une gêne qui va être difficile à contrer. »

Une gêne aussi qui va amplifier le caractère déjà folklorique de Balconville, une manière d’être ensemble qui, forcément, a encore moins de chance de survivre au présent qu’avant.

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