Chasser la fatalité sur les galeries de la métropole

Selon CAA Québec, deux fois plus de personnes que l’année dernière planifient de rester à la maison durant leurs vacances.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Selon CAA Québec, deux fois plus de personnes que l’année dernière planifient de rester à la maison durant leurs vacances.

Notre journaliste se promène dans la ville de Montréal pour témoigner d’un été que la pandémie de COVID-19 a placé sur une étrange trajectoire. Troisième texte d’une série de quatre.

Elle n’avait pas vraiment les traits de la « grosse femme » des chroniques du Plateau Mont-Royal, de Michel Tremblay, faisant « un tour de Balconville à se bercer doucement en sirotant un coke », un soir d’été.

En plus, elle était sur un balcon à Villeray. Mince. Le cheveu gris délimitant un visage jeune. Elle contemplait le vide, écoutait le silence de la rue, en ce dimanche après-midi de juillet, quand un inconnu, depuis le trottoir, a cogné à sa bulle.

« C’est finalement Balconville pour tout le monde cet été, a dit Anita, graphiste en pause dominicale, heureuse d’avoir été sortie de sa solitude. Ce virus nous a tous mis au même niveau », en imposant les balcons plus seulement aux modestes de la métropole, comme le romancier le racontait dans les années 1970, mais aussi à presque tous les autres.

Le balcon comme poste d’observation d’un été pas comme les autres. Pour Anita, c’est aussi devenu sa barrière de protection contre le reste du monde. « Je vis le déconfinement avec un peu plus d’angoisse que le confinement, admet-elle, car cela augmente mes risques d’exposition à la maladie. »

Elle a dit avoir « une condition ». Mais n’a pas précisé laquelle. « Je travaille de la maison depuis mars. Je sors peu, en faisant toujours attention aux autres. Ce n’est pas l’été que j’imaginais. Mais, bon, je vais réussir à le rendre agréable. »

Dans la ville, la multitude de masques bleus abandonnés sur les trottoirs, sur l’asphalte des pistes cyclables ou accrochés par le vent aux branches de buissons ne s’est pas retrouvée là uniquement par incompréhension chez certains du concept de « produit jetable ». Ces marqueurs du temps s’imposent aussi comme des parenthèses posées sur la trame urbaine pour rappeler le caractère singulier d’un été arrêté brusquement dans sa planification, puis mis en suspens.

« On avait l’intention d’aller en Espagne. Mais on va rester à Montréal. J’imagine que c’est ce que font les gens qui n’ont pas de chalet », dit Sophie, la jeune trentaine, assise sur les marches menant au balcon de sa maison dans le quartier Ahuntsic, un jeune enfant dans les bras. « On n’est pas à plaindre. Il y a des gens qui vivent des choses bien pires que ça dans le monde. Nous, au moins, on est à l’abri. On est en sécurité. »

Son mari, Alvaro, s’active, un tuyau d’arrosage à la main, autour de la voiture familiale. Pour passer le temps, sans doute, en attendant d’aller pas très loin avec son véhicule propre. « On est restés enfermés pendant deux mois sans voir personne, poursuit Sophie. Là, on essaye d’évaluer quelles activités on pourrait bien faire. Mais c’est compliqué. D’habitude, on va sur des plages proches de Montréal. Cette année, je suis un peu craintive. »

Rêver le chalet

Ne pas avoir de chalet. C’est le lot de la majorité des Montréalais, à en croire Statistique Canada, qui évalue à un peu plus de 10 % la part de ces urbains dotés d’une telle résidence secondaire. Ce qui n’a pas empêché cette année plusieurs personnes d’en rêver.

Sur le site de transactions immobilières Centris, les recherches ont augmenté de 32 % depuis le début de la pandémie, et ce, de manière plus localisée pour des propriétés situées dans les Cantons-de-l’Est (+409 %), sur la Rive-Sud (+388 %) et dans les Laurentides (+291 %). Pour regarder. Pour s’imaginer. Comme une sorte de tourisme virtuel, puisque les ventes de maison ont connu des baisses à travers la province lors du deuxième trimestre de 2020, selon l’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec.

Les chiffres ? Moins 19 % sur tout le territoire pour les résidences unifamiliales, -13 % à Magog, -21 % à Mont-Tremblant. Oui, il y a eu une hausse de 35 % dans la région de Sainte-Agathe-des-Monts et de 14 % dans celle de Sainte-Adèle, mais pas assez pour mettre plus de Montréalais au vert, ni surtout pour expliquer le caractère profondément désertique de plusieurs rues, parcs et installations de la ville.

« Les gens sont pourtant bien là, mais ils restent chez eux », pense Sébastien, chauffeur d’autobus de la Société de transport de Montréal, qui dit n’avoir jamais eu autant de passagers sur une ligne traversant la ville d’est en ouest, un dimanche de juillet. « L’autobus était plein. Ce n’est pas quelque chose de normal à cette époque de l’année. »

Costa, la fin vingtaine, lui, était assis, bien visible, sur une chaise en plastique devant l’entrée d’un immeuble à logements de Parc-Extension, même s’il aurait préféré être ailleurs : « En Grèce, pour un mariage », a-t-il dit. « Mais le voyage a été annulé. » Il a dit aussi que ses voisins semblaient être là, mais qu’il en voyait très peu sortir. Il a ajouté que, lui, il allait continuer à être dehors, devant chez lui : « pour boire du café et prendre du soleil ».

Sagesse et incertitude

En juin dernier, CAA-Québec a sobrement résumé la saison estivale actuelle en parlant de vacances placées « sous le signe de la sagesse », pour éviter la charge du mot « incertitude ». L’organisme a précisé que la moitié seulement des Québécois envisageait de se mettre en pause, soit un quart de moins que l’an dernier. Deux fois plus de personnes ont aussi dit vouloir rester à la maison.

C’est ce qu’ont décidé de faire Michel et Francine, rencontrés alors qu’ils étaient assis sur le balcon de leur petit appartement donnant sur le parc Frédéric-Back, dans le quartier Saint-Michel. L’ancien chauffeur de camion, « longue distance Canada–États-Unis », a-t-il précisé, avait une canette de bière vide dans les mains et suivait le mouvement de jeunes à vélo dans le parc. « La vie dans le quartier est revenue presque comme avant », a-t-il dit sans afficher de déception particulière à rester sur son promontoire durant le reste de l’été pour continuer à en témoigner. « Avant, on allait en vacances à Cornwall, en Ontario. Mais pas cette année. On va peut-être aller faire un tour à Lachute ou à Joliette, dans la famille. Mais il n’y a rien de décidé encore. »

Festif en division

Sur le boulevard Gouin, Marilaine, une quarantaine d’années, n’était pas sur un balcon, mais plutôt sur la terrasse d’une crémerie et partageait la même incertitude sur la suite de son été. « Être ici, c’est un peu comme être en vacances », a-t-elle dit en précisant qu’elle venait de Repentigny et qu’elle avait passé le pont, plus à l’est, pour « faire une course dans le quartier ». « Je vais peut-être aller passer quelques jours dans une auberge, dans la région de Trois-Rivières, comme je le fais chaque année, a-t-elle ajouté. Le virus, vous savez, ça n’a pas changé grand-chose pour moi. À part que, maintenant, je porte un masque. »

C’est mardi soir, dans le parc La Fontaine, sur le Plateau Mont-Royal, et un esprit festif s’est emparé des lieux, en se divisant dans de petits groupes, à distance. Au pied d’un arbre, quatre jeunes font sortir de leurs instruments une musique aux tonalités gitanes. « Europe de l’Est, contemporain, montréalais expérimental, flamenco, oriental, jazz », précise Michaël, le guitariste du groupe. Il s’appelle Koalibri. Il s’est formé cet été et devait se produire dans le Vieux-Montréal, devant les touristes, qui eux n’ont jamais vraiment débarqué.

« À la place, on joue dehors, dit Charlotte, la flûtiste. C’est un mal pour un bien. On peut se concentrer sur l’écriture. » La Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants aidant aussi un peu. « Je n’ai jamais été aussi riche », dit Jacob, le percussionniste. « Ça permet de travailler nos compositions avec moins de stress », ajoute Lucas, que les autres surnomment « monsieur Gros Violon ». Une contrebasse.

Juste à côté, le Théâtre de Verdure laisse apparaître derrière ses grilles fermées un terrain en jachère et une nature ayant entrepris sa reconquête des installations abandonnées. Comme la représentation involontaire du spectacle de cet été.

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