Histoires d’eau

Cet été, ils sont plus que d’habitude à surfer sur la Vague à Guy.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Cet été, ils sont plus que d’habitude à surfer sur la Vague à Guy.

Notre journaliste se promène dans la ville de Montréal pour témoigner d’un été que la pandémie de COVID-19 a placé sur une étrange trajectoire. Deuxième texte d’une série de quatre.

Il faisait très chaud en cet après-midi de juillet dans le parc du Quai-de-La Tortue, tout autour du Natatorium de Verdun. Les bassins anormalement dépourvus d’eau en cette époque de l’année imposaient le récit d’un été pas comme les autres.

Le petit Lucien, six ans, avait pourtant mis son maillot de bain. Il regardait depuis l’extérieur l’endroit étrangement vide, accroché aux barreaux de fer de l’immense palissade encerclant le lieu de détente en plein air devenu pour lui la source d’une profonde déception.

« On croyait que les piscines avaient été rouvertes, a laissé tomber Émilie, sa jeune mère, après avoir surmonté l’inquiétude de parler à un étranger à vélo, pourtant à distance. Ça fait plusieurs jours que je lui dis qu’on va venir ici. On va aller aux modules de jeu à la place. »

Un coronavirus a bouleversé le rapport à l’autre, au monde, et, par effet de contagion, à l’eau, avec qui les Montréalais, depuis le retour du beau temps, ont été forcés d’établir de nouveaux liens.

 

Dans le parc Montréal-Est, minuscule espace de verdure posé le long de la rue Notre-Dame, à un jet de pierre des terminaux maritimes et pétroliers de ce coin de métropole, Mohamed est assis à l’ombre d’un arbre. Sous ses yeux, ses deux fils, Yani et Dani, conjurent une nouvelle normalité en courant, comme si de rien n’était, entre les jets des modules d’eau aux couleurs criardes.

« Avant, on venait ici de temps en temps, précise l’homme dans la quarantaine. On habite juste à côté. Mais cette année, on vient presque tous les jours. » Il dit qu’il travaille dans le monde de la transformation alimentaire, qu’il avait prévu des vacances en Afrique, mais qu’à la place, il a pris une toute petite semaine de congé et qu’il ne va pas sortir de la ville. « Les piscines ? Cela m’inquiète un peu. Les jeux d’eau me semblent un peu plus sécuritaires. »

Dans le quartier Saint-Michel, la piscine du parc François-Perrault donne pourtant les signes extérieurs d’une saison presque ordinaire, avec ses baigneurs parsemant le bleu du bassin, ses bruits de bras frappant la surface de l’eau et ses cris d’enfants, que la menace d’un immense nuage sombre approchant par l’ouest n’arrive même pas à faire taire.

Par le portail donnant directement sur l’extérieur, le bâtiment des vestiaires étant resté fermé sur ordre des autorités sanitaires, deux adolescents sortent en s’amusant d’eux-mêmes, suivis d’une mère et de son fils, le contentement affiché sur le visage.

« Avec cette canicule, on ne pouvait plus rester à la maison, dit Nadège, la jeune trentaine, une main sur l’épaule de son jeune garçon. En été, on est toujours là. La COVID n’a au moins rien changé pour ça. »

Le complexe aquatique du parc Jean-Drapeau a ouvert ses portes depuis deux jours à peine, deux mois en retard sur sa saison habituelle, et, en ce lundi midi, dans les couloirs du bassin, une poignée de nageurs tracent leurs longueurs avec détermination. « Ça fait du bien », laisse tomber Pierre, la soixantaine active. Il dit être un habitué des lieux. « J’attendais la réouverture depuis plusieurs semaines. J’espère qu’elle va bien se passer. »

Au commencement de cette première semaine des vacances dites de la construction, moins de dix têtes sortent du bassin de nage libre, sous un soleil que des bandes de nuages ont pourtant rendu un peu plus agréable. Et le décompte dans les couloirs de natation témoigne de cette nouvelle timidité des citadins qui, ce jour-là, a transformé en jardin de solitude le parc tout autour des bassins du complexe aquatique. La grande esplanade qui prend racine au pied de la Biosphère pour étendre le camaïeu de gris de ses nouvelles dalles de béton vers le fleuve et le centre-ville juste de l’autre côté raconte le même vide.

L’établissement aquatique a condamné son vestiaire. Il a improvisé une nouvelle entrée sur le côté, balisée par des stations de lavage de main, et réduit sa capacité à 160 personnes, contre 800 à l’époque pré-COVID-19. Mais visiblement, l’offre a été surévaluée.

Se recentrer sur l’intime

La demande a envisagé une autre mathématique et d’autres territoires, comme l’intimité rassurante de la cellule familiale, sans doute, à distance des lieux de communion, comme les bassins d’eau chlorée. Et les données sur les permis de construction de piscines creusées ou hors terre, délivrés par les arrondissements de Montréal depuis avril dernier, ne peuvent pas prétendre le contraire. Depuis le début de la pandémie, la hausse circonstancielle dépasse les 80 %, par rapport à la même période l’an dernier.

Ainsi, 870 nouvelles piscines privées ont fait — ou vont faire — leur apparition sur le territoire de Montréal, cet été, contre 469 l’an dernier. Les arrondissements de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, de Pierrefonds-Roxboro, Ahuntsic-Cartierville et de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve tirent la tendance vers le haut. Dans Rosemont–La Petite-Patrie, la hausse est de 172 % avec 49 permis délivrés entre mars et juillet. Même le Plateau-Mont-Royal, dont les habitants aiment s’enorgueillir d’une différence disruptive, a suivi le même sillon, en appuyant toutefois un peu moins fort sur le traceur avec 8 permis délivrés, soit tout de même le double de 2019.

À l’extrémité est de la ville, près de la 95e rue, à Pointe-aux-Trembles, Antonio sort de sa piscine hors terre en se réjouissant de l’avoir fait construire depuis plusieurs années. « Ça va être l’activité de notre été, dit le retraité. On devait faire une croisière dans les Caraïbes au printemps, être en Floride cet été et partir en Italie à l’automne. »

Il dit que ses voisins ont l’air de faire comme lui : profiter de leur terrain, arrosé, comme le sien, par le vent venant de la confluence de la rivière des Prairies avec le Saint-Laurent. « J’ai un ami qui est parti quelques jours à L’Isle-aux-Coudres, dit-il. Mais moi, ça ne m’intéresse pas. Après avoir été en vacances en Italie, L’Isle-aux-Coudres n’a pas grand-chose à t’offrir. Mais je ne veux pas être snob. »

Dompter autrement la vague

Dans le parc des Rapides, Marc Besner, 25 ans, se repose sur le gazon, des écouteurs blancs plantés dans les oreilles, à quelques mètres de la Vague à Guy qui, dans les rapides de Lachine, attire les amateurs de surf de rivière, comme lui. « Cette année, c’est la folie ici », dit-il après avoir énuméré les activités que la COVID-19 ne lui permettra pas de faire cette année : du surf à Hampton Beach, au New Hampshire, et du wakeboard au Beach Club de Pointe-Calumet, fermé pour la saison. « Je n’ai jamais vu autant de monde ici, dit-il. Il faut attendre vraiment plus longtemps pour accéder à la vague cette année. »

Un peu plus loin, Anick Bachand, la jeune quarantaine, vient à peine d’en ressortir, et finit sa remontée sur la rive, les cheveux mouillés, encore essoufflée par son moment passé en équilibre sur la fluidité en mouvement. « Mon été était prévu exactement comme ça : mon camion, ma planche et la recherche des plus beaux cours d’eau du Québec, dit-elle, le visage rayonnant et encore ruisselant. Je suis la fille de l’eau. » Elle sourit et elle ajoute : « Seule sur sa planche, on n’a pas de problème de distanciation ou de COVID. »

Sur une planche ? Mais pas seulement. Sur une barque, un ponton ou une vedette à moteur, aussi, des véhicules qui semblent être devenus, cet été, objets de convoitise pour des Québécois en moyen afin de déplacer leur bulle de confinement sur un lac, une rivière ou le fleuve.

Les concessionnaires de navires de plaisance disent ne jamais avoir vendu leurs modèles neufs aussi rapidement au début d’un été. Et ceci expliquant cela, les examens passés en ligne sur le site de Transports Canada pour obtenir une carte de conducteur d’embarcation de plaisance, obligatoire pour faire brûler du carburant en milieu aquatique, ont bondi de 85 % au Québec, entre avril et juin, par rapport à la même période l’an dernier.

Au total, cela représente plus de 95 000 personnes, dont quelques-uns ont peut-être croisé Chantale et Dany sur le lac Saint-Louis depuis le début de l’été. « Ça fait six ans qu’on navigue ici, dit la jeune femme de L’Île-Perrot amarrée aux berges de Sainte-Anne-de-Bellevue, mais cette année, on dirait qu’il y a effectivement plus de bateaux sur le lac. »

Un acte de résistance, sans doute, par l’eau, un pied de nez à 2020, pour que l’année ne soit pas seulement celle de la COVID-19.

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