Des travailleurs étrangers forcés de payer pour leur quarantaine

Des employeurs exigent de leurs travailleurs étrangers temporaires des sommes allant de 60$ à 700$ pour le remboursement des dépenses liées à leur période d’isolement.
Photo: Elaine Thompson Associated Press Des employeurs exigent de leurs travailleurs étrangers temporaires des sommes allant de 60$ à 700$ pour le remboursement des dépenses liées à leur période d’isolement.

Des dizaines de travailleurs étrangers temporaires dénoncent le fait d’avoir eu à rembourser à leur employeur des frais injustifiés pour des dépenses correspondant à leur période de quarantaine. Des frais d’hébergement ainsi que des coûts excessifs de repas et d’équipement de travail figurent parmi les sommes contestées.

Le Réseau d’aide aux travailleurs et travailleuses migrants agricoles du Québec (RATTMAQ) a reçu une trentaine de dénonciations dans les dernières semaines concernant des employeurs qui exigent de leurs travailleurs des sommes allant de 60 $ à 700 $ pour le remboursement de dépenses liées à leur période d’isolement.

« Je pensais pouvoir envoyer de l’argent à mes enfants cette semaine, mais je devrai attendre à ma prochaine paie », déplore Lourdes, travailleuse guatémaltèque dans la trentaine. Elle s’est vue obligée de rembourser à son employeur 95 % de la rémunération nette qu’elle a reçue pour les deux semaines de quarantaine obligatoire à la fin juin.

Lourdes quitte ses enfants entre cinq et sept mois par année depuis près de cinq ans pour venir cueillir des fraises dans une ferme des Laurentides. « J’ai trouvé cela très difficile de rendre presque la totalité de ma première paie », dit la travailleuse, qui préfère que son nom ne soit pas cité par crainte de subir des représailles de son employeur.

Sommes injustifiées

Dans une ferme de Saint-Rémi, 19 travailleurs ont dû verser 350 $. À Sainte-Anne-des-Plaines, quatre travailleuses disent avoir été obligées de débourser entre 500 $ et 700 $. Dans deux autres exploitations agricoles, à Sainte-Clotilde de Châteauguay et à Saint-Patrice-de-Sherrington, des travailleurs ont été tenus de payer entre 60 $ et 180 $.

Plusieurs travailleurs ayant lancé l’alerte dénoncent le fait de ne pas avoir obtenu le détail des frais ni une copie des reçus justifiant les sommes qu’ils ont été obligés de rembourser à leur employeur. Ils démontrent avoir payé par carte de débit la totalité des frais dès la réception de leur première paie, correspondant aux deux semaines de quarantaine et s’élevant en moyenne à 664 $.

« La charge imposée aux travailleurs est trop élevée, affirme Michel Pilon, coordonnateur du RATTMAQ. La loi établit qu’un employeur ne peut pas enlever plus de 25 % de la paie du travailleur quand celui-ci lui doit une somme d’argent. Cela doit être étalé sur plusieurs paies si nécessaire. »

M. Pilon dit avoir déposé quatre plaintes à ce sujet auprès de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) et d’Emploi et Développement social Canada. « Des inspecteurs vont faire des vérifications dans ces exploitations agricoles, et il va falloir que les employeurs ouvrent leurs livres », dit-il.

Lourdes a été logée dans une chambre d’hôtel pendant 14 jours à son arrivée au Québec. Pablo et Juan, travailleurs guatémaltèques également, ont passé leur quarantaine dans des résidences des fermes où ils travaillent, dans la Montérégie.

Tout comme eux, des dizaines de travailleurs temporaires guatémaltèques ont eu à payer 30 $ de loyer pour chaque semaine de quarantaine sans égard au lieu d’hébergement, bien que le gouvernement fédéral ait octroyé une somme de 1500 $ aux employeurs afin de couvrir les dépenses d’hébergement et de rémunération des travailleurs pendant cette période.

« Nous avons demandé à la CNESST de vérifier ce qui se passe dans les fermes, affirme Michel Pilon. Les employeurs se feront rembourser ces dépenses, alors les 60 $ qu’ils chargent à chaque travailleur vont directement dans leurs poches. Ça n’a pas d’allure ! »

Repas et équipements

Le directeur de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME), Fernando Borja, soutient que les employeurs sont dans leur plein droit contractuel de déduire ces frais de la paie des travailleurs, comme ils le font le reste de l’année. « Que ce soit à l’hôtel ou dans les fermes, ils ont été logés, soutient-il. Ce n’était pas convenu que les travailleurs ne paient pas de loyer pendant la quarantaine. »

Pour sa part, le règlement établi par la CNESST dans le cadre de la pandémie de COVID-19 stipule que l’employeur n’est pas autorisé à déduire des sommes supplémentaires aux déductions contractuelles forfaitaires établies dans le contrat des travailleurs étrangers temporaires en raison de la période d’isolement.

Selon les dispositions de la CNESST, les employeurs qui fournissent des repas préparés aux travailleurs sont tenus de leur facturer un maximum de 29,67 $ par semaine. Pourtant, des travailleurs d’au moins quatre fermes de la province affirment avoir déboursé entre 140 $ et 350 $ pour les repas fournis durant la quarantaine.

« Plusieurs employeurs ont facturé la totalité des frais de repas aux travailleurs malgré le maximum établi par la loi, le gouvernement doit intervenir là-dessus ! », lance M. Pilon.

La propriétaire de l’exploitation agricole où travaille Lourdes indique avoir facturé 16 $ par jour aux travailleurs, soutenant que les frais en surplus pourraient correspondre au coût « de boissons gazeuses, d’articles d’hygiène personnelle et de certains équipements de travail commandés pour les travailleurs ».

Selon la clause VIII.3.a du contrat des travailleurs étrangers temporaires et les dispositions établies par la CNESST, l’employeur doit fournir l’uniforme de travail aux employés lorsqu’il leur en faut un. Dans le cas où les lois provinciales le permettent, le coût peut être partagé à parts égales.

Or, les employés affirment n’avoir reçu aucun détail sur l’ensemble des dépenses facturées. Ceux qui ont payé leur équipement de travail ignorent donc quelle partie de leur facture, totalisant entre 500 $ et 700 $, correspond à ces fournitures.

Par ailleurs, à travers la province, des travailleurs dénoncent également des horaires de travail excessifs, des conditions d’hébergement non conformes aux recommandations formulées par l’Institut national de santé publique du Québec concernant la distance minimale de deux mètres entre les individus et l’interdiction de quitter la ferme pendant leurs journées de congé.

Le nombre de cas actifs augmente

Les cas actifs de COVID-19 au Québec ont atteint le nombre de 2200 pour la première fois depuis le 25 juin. Selon les données publiées dimanche sur le site de l’Institut national de santé publique, le nombre de cas actifs au Québec s’élevait à 2200, soit 146 de plus que la veille. Il s’agit de la 12e journée d’affilée qu’une augmentation du nombre de cas actifs est constatée. De son côté, le ministère de la Santé a indiqué dimanche que le Québec a recensé 58 583 cas depuis le début de la pandémie. Les autorités ont signalé 169 nouveaux cas. Elles ne déplorent toutefois qu’un seul décès, portant le triste bilan à 5667. On compte 9 hospitalisations de moins, pour un total de 197. Parmi celles-ci, 10 personnes se trouvent aux soins intensifs, 2 de moins que la veille.

La Presse canadienne


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