De l’est à l’ouest de l’île, une saison estivale au ralenti

La pandémie a placé l’été montréalais sur une étrange trajectoire cette année. Sur la photo, le parc du Bout-de-l’Île, à Pointe-aux-Trembles.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La pandémie a placé l’été montréalais sur une étrange trajectoire cette année. Sur la photo, le parc du Bout-de-l’Île, à Pointe-aux-Trembles.

Notre journaliste se promène dans la ville de Montréal pour témoigner d’un été que la pandémie de COVID-19 a placé sur une étrange trajectoire. Premier texte d’une série de quatre.

Hasard des trajectoires. Il est arrivé au même moment à l’entrée du parc du Bout-de-l’Île, à l’extrémité est de l’île de Montréal. Il avait dans les mains une cage, un piège en métal, dans lequel une marmotte s’était retrouvée coincée quelques heures plus tôt. Attirée par de la nourriture.

Il a dit qu’il l’avait attrapée dans son jardin, en pointant au loin la zone résidentielle de Pointe-aux-Trembles qui regarde vers la banlieue. Son air mi-affligé, mi-satisfait, laissait présager que ce n’était ni la première ni la dernière. L’homme dans la quarantaine a ouvert la cage pour redonner sa liberté à l’animal, dans des buissons longeant le fleuve. Mais la bête n’a pas voulu sortir, admettant la fatalité de son confinement.

C’était un après-midi de juin, dans la chaleur d’un été montréalais qu’une pandémie a placé sur une étrange trajectoire.

Sur l’allée asphaltée, près de l’installation artistique Trois Cédric, deux corbeaux et un renard — c’est son titre — de l’artiste Jean-Robert Drouillard, Nicolas Bélanger et Nadia Zhukovskaya étaient, eux, sortis de leur cage, une maison de Saint-Bruno sur la Rive-Sud. Ils faisaient une dernière vérification de leurs vélos équipés de sacoches lourdement chargées. « On avait l’intention de partir en vacances en Italie au mois de mai, a dit le jeune ingénieur. Avec l’argent, on a plutôt décidé de s’acheter des bons vélos. »

Avec sa blonde, rédactrice technique, ils se préparaient à prendre la route. Le chemin du Roy. Direction Québec. Avec arrêts à Louiseville et à Sainte-Anne-de-la-Pérade. « On va faire ça en trois jours, a-t-elle dit. C’est la première fois qu’on se lance dans une telle expédition. »

Repenser le dépaysement

Bordé par la Terrasse Bellerive, juste à côté, le parc Pierre-Payet, donnant sur le fleuve, était parsemé de badauds, pique-niquant en famille et regardant oisivement l’île aux Asperges et l’île Sainte-Thérèse juste de l’autre côté. Deux femmes âgées marchaient activement l’une à côté de l’autre en jasant, une distance d’environ un mètre entre elles.

Assis sur le perron de sa maison, Hélène Labelle lisait un livre. Quand le destin s’emmêle, un roman suédois. Elle a dit que c’était très bon. Des histoires d’amour provoquées par la propriétaire d’un salon de coiffure, dans une petite ville pas très loin de Stockholm. Quelque chose comme ça, mais surtout quelque chose de dépaysant pour voyager quand on ne le peut pas. « Comme tout le monde, on a un peu baissé la garde, a-t-elle admis. Mais on attend de voir comment les choses vont évoluer avant de planifier nos vacances. » Sans doute au Québec. Peut-être chez des amis dans d’autres régions, a dit cette ex-assistante du directeur général de la Société de sauvetage du Québec : « Vous savez, celui qu’on entend à la radio, quand il y a des noyades », a-t-elle souligné.

À côté de chez elle, la plage de l’est, planifiée sur l’ancienne marina de ce coin de métropole où les trains déversaient, les étés d’une autre époque, des hordes de Montréalais de la classe populaire en vacances, était toujours en construction. « C’est un été compliqué, mais on n’est pas à plaindre. On a un bateau, une vue sur le fleuve, une piscine, un spa et un très beau jardin. »

En retournant vers l’est, la rue Notre-Dame croise le stationnement d’un centre communautaire que la COVID a vidé de ses voitures. Cédric Beaudet, un jeune ingénieur, y enseignait le patin à roues alignées à sa fille Alys. « On devait aller en Floride, a-t-il dit. Mais cette année, on a moins d’attentes, on fait des petites expéditions dans les alentours. On redécouvre la ville, en faisant plus ce que l’on faisait moins : du vélo, du patin, des promenades à pied… » Il ajoute : « Comme il n’y a pas de camp de vacances pour Alys, on va passer plus de temps avec elle. C’est au moins un aspect positif dans les circonstances. »

La famille. C’est autour d’elle que les confinés se sont recentrés depuis mars. Quand le soleil sort, elle fait la même chose et devient de plus en plus visible dans les parcs de la ville ou sur la piste cyclable qui revient vers le centre-ville de Montréal et où les mères de famille s’assurent parfois d’un simple regard que les cyclistes autour ne s’approchent jamais de trop près.

Entre piments et zénitude

Derrière le marché Maisonneuve, Hector jardine loin de ce genre de préoccupation. « Regardez tous ces lots abandonnés, dit-il, au milieu du sien, dans un jardin communautaire qui cette année le sera forcément un peu moins. Il y a des gens qui ont eu peur de venir. » Lui ? Ça ne l’inquiète pas. « Je suis dehors, au grand air, c’est une activité zen. » Il parle de ses oignons, de ses aubergines, de ses piments. Puis, il dira que c’est avec eux qu’il va finalement passer son été. « Partir, ça va être compliqué. À cause du transport. Des contraintes dans les restaurants. De la distanciation. »

L’appréhension semble partagée et s’illustre dans le Vieux-Port de Montréal où, un lundi matin de juillet, le soleil et la chaleur n’ont pas eu le pouvoir d’attraction des années passées. Sur le quai, en face de la grande roue, à peine deux commerces tenant dans des conteneurs maritimes rouges ont ouvert leur devanture. Aux bonbons, la jeune vendeuse lit un livre devant la porte, seule, alors qu’à côté le marchand d’ambre gère un afflux soudain d’acheteuses, collées sur ses présentoirs de bijoux.

« La plupart des commerçants ont décidé de ne pas ouvrir cette année », précise Jean Perron, propriétaire du SOS Labyrinthe qui, juste à côté, arrive à attirer 15 à 20 % à peine de sa clientèle habituelle, admet-il. « On a refait les circuits, dans le respect des normes sanitaires. La semaine dernière, on est allé distribuer nos brochures dans les hôtels de la ville. C’était spécial : un sur deux était fermé. »

Un été de proximité

C’est l’heure du lunch. Et sur les pelouses de ce coin de la ville, les dîneurs en plein air se comptent sur les doigts d’une main, lavée et désinfectée plusieurs fois depuis le début de la journée. Les travailleurs des tours alentour sont ailleurs. Les touristes aussi.

« On voit des gens de Montréal, des petites familles de la Rive-Sud, des gens du Québec et un peu de l’Ontario, dit Marie St-Onge dans la caisse du Petit Navire, une compagnie d’excursion sur le fleuve. Mais c’est tout. Ce n’était pas comme ça l’an dernier. »

Au bord du canal de Lachine, Rabah Behtani, Yacine Akil et Melvyn Bélaizaire se sont réunis Place des Bassins pour pratiquer la boxe en plein air. Sur un gazon brûlé par la sécheresse. Ils sont dans la fin vingtaine, et « forcément pas de plan pour partir en vacances cette année », dit Yacine. « C’est très actif ici, au bord du canal, mais seulement le soir », ajoute Rabah. « On vient ici tous les jours, parce que le centre sportif qu’on fréquentait nous a ajouté une taxe COVID bizarre. On est bien mieux dehors », ajoute-t-il.

Depuis ce coin de Griffintown, vers l’ouest, la piste cyclable a cette densité qui ressemble à celle des jours frisquets d’automne. Mais le soleil plombe. Plus loin, dans le parc René-Lévesque de Lachine, Nasima et Flora s’y exposent en discutant sur des chaises longues pointant vers la marina. Et en mangeant du raisin. « Je pensais aller en Europe », dit l’une. C’est leur jour de congé. Elles sont toutes les deux vendeuses. « On s’imagine en vacances en regardant les bateaux », ajoute l’autre.

Dans le stationnement, Gilbert Joyal et sa femme ont déplié une table de pique-nique pour faire un Scrabble, à l’ombre d’un petit arbre, au bord de la rivière. « Il n’y aura pas de camping à Granby cette année, résume l’électricien à la retraite. Le matin, je fais du vélo. Et en après-midi, on se déplace dans la ville pour jouer au grand air. »

La journée se termine sur un mardi, aux écluses de Sainte-Anne-de-Bellevue, à l’extrémité ouest de l’île, où le canal d’entrée dans le lac des Deux-Montagnes depuis le lac Saint-Louis est étonnamment vide en cette période de l’année. « L’écluse ne fonctionne que trois fois par jour, pas toutes les 15 minutes, comme avant », résume Paul Navarra assis sur le pont de sa barge à moteur. Au loin, les restaurants qui offrent des terrasses formidables, mais une cuisine médiocre sont loin de gérer l’affluence. Sur le quai, des autocollants ont été placés au sol pour baliser les déplacements et éviter les croisements d’une foule anticipée qui n’est cette journée-là qu’une abstraction. « Je viens ici tous les jours d’été depuis des années. Je n’ai jamais vu ça. Les gens restent chez eux. »

Comme des marmottes en cage.

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