Blanche Garneau, victime d'un club de vampires?

Le souvenir de Blanche est maintenu vivace par la tradition orale et les publications judiciaires comme le «Police Journal» qui lui consacre une série d'articles en 1946.
Photo: Collection Jean Layette Le souvenir de Blanche est maintenu vivace par la tradition orale et les publications judiciaires comme le «Police Journal» qui lui consacre une série d'articles en 1946.

En 1920, le meurtre de Blanche Garneau déclenche une saga politique qui culmine avec l’emprisonnement d’un journaliste dans les cellules du parlement québécois. Le Devoir revient sur les lieux de ce crime centenaire qui a ébranlé le gouvernement Taschereau. Dernier de deux textes.

L’assassinat de Blanche Garneau devient une affaire d’État en janvier 1921, six mois après la découverte du corps de la jeune femme dans la basse-ville de Québec. Le chef de l’opposition conservatrice, Arthur Sauvé, interpelle Louis-Alexandre Taschereau, qui cumule les fonctions de premier ministre et de procureur général. Sauvé se moque des « habiles limiers du gouvernement » chargés de l’enquête.

Taschereau esquive d’abord la question en donnant l’exemple de la police de New York qui n’a toujours pas attrapé les auteurs d’un récent attentat à la bombe contre Wall Street. Il y va ensuite d’un coup de théâtre en annonçant l’arrestation prochaine des assassins de Blanche : « Nous savons où ils sont et je dois dire que ce ne sont pas les noms que l’on a mentionnés dans la rumeur publique ou dans les journaux. »

La prophétie du premier ministre semble se concrétiser dans les jours qui suivent avec l’arrestation de Raoul Binet, qui s’est incriminé devant un codétenu, dans une prison ontarienne. Le repris de justice est toutefois acquitté à l’automne 1921, à l’instar de son présumé complice William Palmer. « Le procès est une catastrophe pour la Couronne, explique l’historien Gilles Gallichan. On n’a même pas pu prouver que les suspects étaient sur les lieux du crime. »

Vampires

Taschereau paie le prix de son audace alors que son fils Robert est associé au meurtre de Blanche par les théoriciens du complot de l’époque. « Que Taschereau vienne donc nous montrer le drap ensanglanté qu’on a apporté chez lui », lance un partisan conservateur lors d’une élection partielle tenue à l’été 1922.

La thèse des conspirationnistes est alimentée par La Non Vengée, une brochure anonyme qui circule sous le manteau à compter de l’automne 1922. On y « révèle » l’existence d’un club de vampires réunissant les fils de la bourgeoisie de Québec, qui organisent des soirées de « débauches galantes et bestiales » dans une maison luxueuse où Blanche est attirée à l’aide d’un stratagème. Le pamphlet édifiant, d’une douzaine de pages, dépeint la jeune femme en orpheline pieuse, « toujours gaie, propre, sortant peu ». Avec son teint pâle, sans poudre ni fard, elle est la victime idéale pour les « vampires à faces humaines ».

« Notre plume se refuse à décrire les détails des scènes qui se déroulèrent dans cet antre du vice », écrit l’auteur de ce récit alternatif dont l’un des 500 exemplaires se retrouve entre les mains de Taschereau. Le premier ministre soupçonne John H. Roberts, le directeur de l’hebdomadaire montréalais The Axe, d’être mêlé à la publication de cette brochure. « Blanche Garneau’s blood cries aloud for vengeance ! » titre justement le journal à sensation en octobre 1922, au-dessus d’un texte où l’on insinue que les fils de deux parlementaires québécois seraient impliqués dans le meurtre.

Affaire Roberts

En novembre 1922, Roberts est convoqué à la barre de l’actuel Salon bleu, alors vert, qui est transformé en cour de justice. Les galeries sont bondées de curieux venus entendre les révélations du journaliste anglo-montréalais. Ils assistent plutôt à un débat sur la liberté de la presse.

Les parlementaires condamnent Roberts pour outrage à la législature. Ils l’envoient même au sous-sol du parlement, où la police provinciale dispose de cellules. Puis, fin 1922, en vertu d’une loi spéciale, le journaliste est condamné à un an de prison, ce qui est sans précédent dans l’histoire du parlementarisme britannique.

La réaction musclée du premier ministre embarrasse le conservateur Arthur Sauvé, qui n’ose prendre la défense de l’impopulaire Roberts. « Taschereau l’a vraiment ficelé dans un coin, explique Gilles Gallichan. Sauvé était inquiet parce qu’il se demandait s’il n’y avait pas aussi des rumeurs à propos de ses propres députés. »

La controverse mène à la création d’une Commission royale d’enquête sur l’administration de la justice dans l’affaire Blanche Garneau. Son mandat est vite élargi pour permettre aux commissaires Archibald et Robidoux de retrouver les assassins. Leur rapport absout les autorités sans apporter d’éléments nouveaux sur le meurtre.

Mémoire

La Non Vengée n’a pas de suite immédiate. « Ça a fait peur à d’autres de publier quoi que ce soit là-dessus », souligne Gilles Gallichan en évoquant le sort réservé à Roberts. Le spectre de Blanche revient tout de même hanter Taschereau à chaque élection jusqu’à celles de 1935, quand il est apostrophé à Montréal par une foule hostile qui scande le nom de la jeune femme pendant dix longues minutes.

En dépit de son retentissement, le drame de Blanche n’est pas immortalisé par le théâtre et le cinéma comme celui de sa contemporaine Aurore « l’enfant martyre », qui est décédée en février 1920 des sévices infligés par sa belle-mère. Il faut attendre la fin du siècle pour que le romancier Jean-Pierre Charland relate son histoire dans Un viol sans importance (Septentrion, 1998). « Quand on a un minimum d’imagination, le sujet est absolument extraordinaire », explique l’auteur de ce roman devenu Haute-Ville, Basse-Ville lors de sa réédition (Hurtubise, 2009).

Charland adhère entièrement à la thèse du complot politique. Pour écrire son roman, il s’est d’ailleurs inspiré de la trame narrative de La Non Vengée, qu’il a purgée de ses éléments fantaisistes. « Le crime a eu lieu ailleurs et quelqu’un a déposé le cadavre sur le bord du rail », affirme-t-il avec conviction en soulignant le délai anormal entre la disparition de Blanche et la découverte de son cadavre dans un lieu pourtant fréquenté.

Le romancier met également en relief le fait qu’un témoin clé de l’enquête a été mystérieusement interné dans un hôpital psychiatrique. En savait-il trop ? « Si ce n’est pas cela, ça fournissait quand même un maudit bon sujet de roman. »

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