Qui a tué Blanche Garneau?

Le détournement de la rivière Saint-Charles à la fin des années 1950 a fait disparaître la scène du crime, marquée d'une croix sur cette photo de la police où l’on aperçoit la silhouette brumeuse du parlement, à l’extrême gauche.
Photo: Collection Éric Veillette Le détournement de la rivière Saint-Charles à la fin des années 1950 a fait disparaître la scène du crime, marquée d'une croix sur cette photo de la police où l’on aperçoit la silhouette brumeuse du parlement, à l’extrême gauche.

En 1920, le meurtre de Blanche Garneau déclenche une saga politique qui culmine avec l’emprisonnement d’un journaliste dans les cellules du parlement québécois. Retour sur les lieux du crime qui a ébranlé le gouvernement Taschereau. Premier de deux textes.

Le 22 juillet 1920. La jeune Blanche Garneau, 21 ans, est assassinée dans les broussailles près de la rivière Saint-Charles, à Québec. L’enquête piétine tandis que se propagent les rumeurs les plus folles. On soupçonne bientôt le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau de protéger les meurtriers, qui seraient issus de la jeunesse dorée du Parti libéral.

La thèse d’un complot politique est alimentée par la fracture sociale de la capitale divisée entre sa haute ville bourgeoise et sa contrepartie ouvrière. « Tout le monde jasait de ça entre les cordes à linge, explique l’historien Gilles Gallichan. On était venu cueillir une fraîche fleur innocente de la basse-ville qui avait été droguée puis violée. »

Photo: Collection Éric Veillette Blanche Garneau

L’ancien bibliothécaire de l’Assemblée nationale se souvient des sermons du curé de sa paroisse natale, à Limoilou, qui évoquait encore la mémoire de Blanche au tournant des années 1960. « C’était une victime du vice des temps modernes. Il y avait toute une leçon de morale, la drogue et l’alcool qui pouvaient s’attaquer à l’innocence des jeunes filles. »

La disparition

Le quotidien de Blanche est révélé au compte-gouttes dans les journaux de l’été 1920. On y apprend que la célibataire habite l’avenue François-1er à Limoilou avec ses parents adoptifs, qu’elle est membre d’une chorale et qu’elle donne parfois des cours de piano. Issue d’un milieu modeste, elle travaille au comptoir d’un magasin de thé de la rue Saint-Vallier, dans le quartier Saint-Sauveur.

Le soir du drame, Blanche verrouille les portes de son commerce à 18 h 30 en emportant un drap qu’elle doit nettoyer. Son amie Édesse May Boucher la raccompagne jusqu’aux abords du parc Victoria, où les deux femmes se séparent. « Je trouvais qu’elle avait l’air triste », se souviendra Boucher lors de l’enquête.

Blanche franchit les allées fleuries du parc un peu avant 19 h. Elle prend ensuite un raccourci en marchant sur le rail du tramway qui mène à Limoilou en passant à travers un taillis. Elle est suivie de près par un jeune homme dont la silhouette est légèrement voûtée, selon le témoignage du gardien de sécurité du parc Victoria, qui ne juge pas nécessaire d’intervenir.

Le conducteur d’un tramway qui passe dans le secteur à 19 h 20 prétendra avoir aperçu une femme du gabarit de Blanche sur le bord de la voie ferrée, discutant avec deux hommes portant chapeau mou et casquette. Il en conservera un souvenir net en raison du regard de la jeune femme qui le dévisage à travers la fenêtre de son tramway. Appel à l’aide ?

Mouchoir

Blanche est retrouvée morte six jours après sa disparition par deux enfants qui cueillent des cerises sur le bord de la rivière Saint-Charles. Le cadavre gît sur le dos à seulement dix mètres du rail, sous le drap du magasin de thé qui le recouvre de la tête aux genoux. Son corsage est relevé, ce qui laisse peu de doutes sur le mobile du crime. Le décès est attribué à une asphyxie par strangulation.

En dépit de la décomposition avancée du corps, la main droite de Blanche tient encore fermement un mouchoir portant les initiales « H.D. » qui intrigue les enquêteurs et les journalistes de l’époque. Il s’agit toutefois d’une fausse piste.

Photo: Collection Éric Veillette Le mouchoir retrouvé dans la main droite de la victime a été conservé dans le dossier judiciaire de l'affaire Garneau. On y voit toujours les initiales H.D. marquées à l'encre noire.

Le chercheur Eric Veillette ne s’attendait pas à retrouver ce morceau de tissu froissé dans le dossier judiciaire conservé aux Archives nationales à Québec. « J’ai eu un petit frisson », explique le spécialiste des faits divers qui a pourtant l’habitude de retrouver des pièces à conviction lors de ses recherches.

En plus du mouchoir, le dossier judiciaire de l’affaire Garneau comprend un plan d’arpenteur indiquant le site exact où le cadavre a été retrouvé. Son emplacement est également marqué d’une croix sur une photo du rail que l’on voit passer entre les deux rangées de poteaux qui soutenaient le filage électrique du tramway. De ce paysage, il ne reste aujourd’hui plus rien en raison du détournement de la rivière Saint-Charles à la fin des années 1950.

Les Archives nationales possèdent également une rare photo de Blanche prise deux semaines avant son assassinat. Le photographe est d’ailleurs l’un des suspects.

Suspects

Eric Veillette a parcouru le dossier judiciaire dans tous les sens pour tenter de trouver le ou les meurtriers de Blanche. Il aurait aimé pouvoir compter sur les notes de la police, qui demeurent introuvables. « C’est dommage parce qu’on pourrait maintenant les consulter », lance l’auteur de L’affaire Blanche Garneau (2017) en évoquant le délai de communication de 100 ans qui arrive à terme.

Photo: Collection Jean Layette Le souvenir de Blanche Garneau est maintenu vivant par la tradition orale et les publications judiciaires comme le «Police Journal» qui lui a consacré une série d’articles en 1946.

Ces notes auraient permis d’en apprendre davantage sur les suspects qui n’ont pas été considérés sérieusement par la police. Veillette donne l’exemple de Martin Griffin qui courtisait Blanche depuis leur première rencontre au début juillet 1920, lors d’une partie de soccer improvisée à Sainte-Anne-de-Beaupré. La Limouloise s’y était laissée photographier par le jeune homme de 19 ans qui prétend qu’elle voulait organiser une seconde séance de pose au parc Victoria avec son amie Édesse May Boucher.

Or, la police a rapidement écarté le suspect Griffin. « On avait l’impression que les enquêteurs se traînaient les pieds », explique Veillette en soulignant par exemple que la scène de crime n’a pas été protégée selon les standards de l’époque. La dépouille est déjà à la maison funéraire lorsque les policiers se présentent enfin dans les broussailles piétinées par des centaines de curieux.

Les enquêteurs s’embourbent à la fin de 1920 tandis que l’opinion publique réclame des coupables. Elle ira les chercher en haute ville, jusque dans les couloirs du parlement.

À lire demain : Blanche Garneau, victime d’un club de vampires ?
 



Une version précédente de ce texte comportait des détails erronés (date de la rencontre avec Martin Griffin et mention de grands-parents adoptifs). Le texte a depuis été modifié.

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