Quand les menaces deviennent tout d’un coup gentilles

Il faut peut-être bien s’inquiéter pour pouvoir changer le monde, constatent avec philosophie Ambre et Augustin Cloutier Rocheteau.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Il faut peut-être bien s’inquiéter pour pouvoir changer le monde, constatent avec philosophie Ambre et Augustin Cloutier Rocheteau.

Au cours de l’été, Le Devoir mène une série de textes très spéciale durant laquelle des jeunes d’un peu partout au Québec ont été invités à jouer aux philosophes en herbe, en partenariat avec l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal. Ainsi est né Le petit Devoir de philo, qui se déposera dans votre quotidien préféré chaque lundi de la belle saison. Au menu cette semaine : l’inquiétude.

Les tornades, les présidents fous… et les virus ! Le monde est rempli de menaces. Et la pandémie mondiale est un terreau fertile pour les faire proliférer. Déjà, rien qu’à voir le nombre d’individus se promener masqués, il n’y a pas de quoi être rassuré.

Mais si le virus a bouleversé leur quotidien des derniers mois, Augustin Cloutier Rocheteau et sa petite sœur, Ambre, ne s’en sont pas inquiétés outremesure. « Je n’ai pas peur de l’avoir, mais si je visite mes grands-parents et que je l’ai, oui, ça va m’inquiéter un peu plus pour eux », a finalement reconnu Augustin, âgé de 10 ans.

Comment demeurer alerte à ce qui peut paraître inquiétant autour de nous ? Y a-t-il une manière d’apprivoiser la menace ? Et surtout, peut-on changer un ennemi en ami ? Augustin et Ambre ont été invités à réfléchir sur la question, dans une activité de philocréation. La mission ? Se mettre dans la peau d’une menace — au choix : une tornade, un virus ou un couteau — et imaginer comment celle-ci pourrait se transformer pour devenir bénéfique à la société.

« C’est une “tournade de cœur”, comme un facteur qui livre des lettres d’amour », lance candidement Ambre, lors d’un retour sur l’activité. Devant l’écran de l’ordinateur, elle explique son dessin : un tourbillon rose et plein de cœurs. « D’habitude, la “tournade” n’est pas vraiment aimée, car elle brise tout sur son passage », explique la fillette de 8 ans.

Mais cette nouvelle tornade « gentille » sème le bonheur à tout vent, en distribuant aux gens les lettres d’amour qui leur sont adressées. « La personne qui la reçoit est très heureuse, car elle n’a jamais rien vu comme ça. »

Écoutez leur point de vue

Une vitamine à la rescousse

Quant à son frère Augustin, il a fait du méchant virus une vitamine C « pour aider les gens ». « Il est triste parce que, dès qu’il veut toucher son cœur, la personne devient malade. C’est pas cool », dit-il. « Mais après, il se transforme en vitamine et devient gros et grand. Et tout le monde l’aime. »

« C’est comme des superhéros ? », intervient Juan Sebastian Quintero Martinez, qui assiste, dans cette QuêtePhilo, Natalie Fletcher, une spécialiste de la philocréation à l’Université de Montréal. Oui, mais ce n’est pas tout, répondent le frère et la sœur. Car la tornade de cœur et le virus-vitamine collaborent pour décupler leur effet bienfaiteur. « La vitamine demande de faire équipe avec la tornade et s’assoit dessus pour la transformer et la faire aller plus vite. La tornade est contente parce qu’ils sont plus rapides et plus forts ensemble », souligne Augustin. « En même temps que la tornade donne ses lettres d’amour, la vitamine peut soigner. »

En même temps que la tornade donne ses lettres d’amour, la vitamine peut soigner

Au fil de la discussion, les deux philosophes en herbe sont amenés à réfléchir sur le changement. Est-il toujours possible pour l’humain de changer qui il est ? « Tu peux changer tes goûts et aimer autre chose, mais tu ne peux pas changer ton corps », conclut Augustin, après un temps de réflexion. « Oui, on peut parce qu’avant, je n’avais pas de toupet et là, j’en ai un », dit sa sœur en l’interrompant.

Natalie et Juan Sebastian sourient. Et notre personnalité ? Peut-on la changer ? « C’est un peu difficile. Il y a des choses qui se travaillent. Si tu es très impulsif ou des trucs comme ça, tu peux essayer de l’être moins », soutient Augustin. Sa sœur et lui conviennent que les humains ont beaucoup à changer, ne serait-ce que pour moins polluer. « On pourrait recycler et réutiliser », souligne Ambre. « Et au lieu de les acheter tout emballés, on pourrait faire nos propres barres tendres et nos biscuits », renchérit son frère.

Un monde sans inquiétude

Aussi idyllique que soit le monde de tornade d’amour et de vitamine, les menaces y ont peut-être un rôle à jouer. Ne serait-ce que pour nous amener à nous protéger des dangers, croit Augustin. « Si tu es inquiet et que tu as peur, tu peux faire des choses pour te protéger et essayer de nouvelles affaires. »

Le jeune garçon admet avoir de la difficulté à imaginer un monde sans inquiétude « parce qu’il y en a partout ». « Quand je fais du skateboard, j’ai peur de me casser quelque chose si je rate mon coup », souligne-t-il. « Sans inquiétude, tu fais moins attention et tu es moins protégé. »

Il faut peut-être bien s’inquiéter pour pouvoir changer le monde, finissent par conclure le frère et la sœur.

Les superhéros que sont la tornade d’amour et le virus devenu vitamine ont donc beaucoup de pain sur la planche. Mais l’histoire finit bien, affirme le jeune Augustin. « Après un an de collaboration, ils ont fait des changements partout dans le monde. » Et comment se sentent-ils ? demande Juan Sebastianpour pousser plus loin la réflexion. « Ils se sentent heureux et fiers d’eux », finit par répondre Augustin, avant d’ajouter candidement : « Je ne pensais jamais réfléchir aux sentiments d’une vitamine ! »

L’activité de la semaine

L’inquiétude ou la mutation des menaces
 

Imagine une conversation entre trois choses considérées comme menaçantes, mais qui ne veulent plus faire de mal aux gens : une tornade, un couteau et un virus. À quoi ressemblent-ils ? Quel genre de personnalité ont-ils ? Demande-toi ce qu’ils aimeraient faire pour ne plus être considérés comme des menaces : par exemple, la tornade veut-elle simplement devenir le tourbillon de l’eau dans la machine à laver ?

Sur une feuille de papier, dessine la conversation qui a lieu entre tes trois personnages, un peu comme tu le ferais pour une bande dessinée. Que peuvent dire les personnages pour expliquer qu’ils sont peut-être dangereux, mais pas méchants ? Comment peuvent-ils expliquer leur nouveau projet de vie ?

Suppose maintenant que les trois personnages se retrouvent un an plus tard, chacun ayant commencé sa nouvelle vie. Ils ne sont plus des menaces, mais jouent maintenant un rôle positif dans le monde ! Écris la conversation de leurs retrouvailles. Puis, pense aux questions suivantes : est-il possible de changer qui on est ? Tout le monde devrait-il avoir le droit à une deuxième chance ?

Cette activité est adaptée des QuêtesPhilo, une plateforme de réflexion créative de l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse.

Qu’est-ce que la philocréation?

Hybride entre la réflexion philosophique et le jeu, la philocréation permet de rendre amusante une matière qui a priori peut sembler rébarbative pour les plus jeunes citoyens. Une de ses approches clés est de donner vie aux concepts, explique Natalie Fletcher, de l’Université de Montréal, qui a façonné l’approche au fil de son parcours, notamment avec l’organisme Brila. « On veut créer un espace où les jeunes peuvent vivre des expériences et partager leur quotidien pour mieux conceptualiser les termes qu’ils utilisent tout le temps mais sans jamais y réfléchir. »