Les marchés publics à la conquête du Web

Au Grand Marché de Québec, le service en ligne est offert depuis début juin. En un mois et demi, on a compté 2800 commandes.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Au Grand Marché de Québec, le service en ligne est offert depuis début juin. En un mois et demi, on a compté 2800 commandes.

Au marché public de Bolton-Est, en Estrie, une cinquantaine de personnes se présentent chaque samedi pour récupérer leurs commandes en ligne. Propulsé par la pandémie, le virage Web des marchés publics est aussi perçu comme une façon de prolonger la saison des ventes.

Le marché de Bolton-Est compte une trentaine de marchands. Sur son site Web, on peut acheter de la bette à carde, du crabe, des savons naturels, de la fleur d’ail et même des dumplings. « Les gens ont jusqu’à jeudi à minuit pour commander », explique le responsable de l’organisme, Alain Déry. « Ensuite, on envoie les commandes reçues aux marchands et ils nous les apportent le samedi matin à 8 h. Puis à partir de 10 h, les gens viennent les chercher au marché. »

L’idée d’un site transactionnel est née de la pandémie, les marchands craignant d’être privés de leur saison, explique-t-il. Grâce aux ventes virtuelles, l’équipe a pu vendre pas moins d’une centaine de commandes hebdomadaires avant l’ouverture du marché en juin.

« Cela représentait environ 8000 $ par semaine, ce qui a fait bouger l’économie locale », poursuit M. Déry. Depuis la réouverture officielle du marché, les commandes ont diminué, mais oscillent quand même autour de 50 par semaine.

Ainsi, cet outil créé dans l’urgence pour protéger des revenus ouvre désormais la porte à de nouveaux débouchés. « Ce marché-là va rester, même après la pandémie. Ça va être notre marché d’hiver. »

À Bolton-Est, le système de commandes en ligne a été conçu gratuitement par M. Déry qui travaille dans le domaine de l’informatique. Or, tous les marchés n’ont pas pareille ressource, ce qui a poussé l’Association des marchés publics du Québec (AMPQ) à créer une plateforme pour ses 130 membres par l’entremise du marchand numérique Maturin.

À l’essai ailleurs au Québec

« L’idée en arrière de tout ça, c’est d’être en mesure d’offrir du 100 % local toute l’année, explique le fondateur de Maturin, Jonathan Bélanger. C’est “l’union fait la force”. Si on est ensemble, on est forts. On offre un véritable substitut à la grande distribution. »

Pour l’heure, trois marchés utilisent sa plateforme, et une vingtaine d’autres la testent. C’est le cas notamment du marché de Rimouski, dont le comptoir en ligne est en développement. « C’est vraiment comme une boutique en ligne, mais qui regroupe tous les exposants du marché », résume la responsable, Maude-Alex Saint-Denis.

« On va pouvoir commander des produits de chacun des marchands et payer avec une seule facture à la fin. Ça veut dire que la plateforme va avoir toutes les fonctionnalités pour renvoyer les commandes au fournisseur, gérer les paiements et tout ça. »

À Rimouski, ce virage était tout naturel, puisque le marché d’une vingtaine d’exposants avait déjà commencé à faire de la vente en ligne pendant le confinement. Pendant des semaines, le marché a géré des commandes en ligne et fait du service à l’auto. « Ç’a super bien été. Certains producteurs de viande ont eu des records de ventes, au point qu’ils n’avaient plus rien à vendre quand le marché a ouvert à la fin mai ! », raconte Mme Saint-Denis.

L’idée en arrière de tout ça, c’est d’être en mesure d’offrir du 100 % local toute l’année. C’est “l’union fait la force”. Si on est ensemble, on est forts. On offre un véritable substitut à la grande distribution.

 

« Les consommateurs ont été au rendez-vous, malgré le fait que c’était assez fastidieux pour eux. Il n’y avait pas de plateforme, alors ils devaient faire une démarche pour chacune des entreprises une par une », explique-t-elle.

À Racine, en Estrie, le marché Locavore utilise la plateforme de Maturin depuis peu. Mais la transition a été laborieuse, d’après la responsable, Denise Payette. « Ça a été très long de mettre ça en branle », dit-elle. Pour l’heure, seulement sept producteurs s’affichent sur le site Web. « Les producteurs locaux à qui ça profite le plus pour l’instant, ce sont ceux qui n’ont pas de kiosque au marché cette année à cause de la COVID-19. »

Au Grand Marché de Québec, le service en ligne est offert depuis début juin. « Pour l’instant, c’est assez tranquille parce que le marché a redémarré, explique le directeur, Daniel Tremblay. Mais c’était important de le faire pour roder la plateforme. On pense que ça va regagner en intérêt à partir de l’automne. »

En un mois et demi, son équipe a quand même répondu à 2800 commandes. Marie-Michèle Beaudoin, une employée du Marché, s’est chargée du suivi de chacune d’elles. Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de commandes à la carte, mais les gens achètent beaucoup de boîtes « toutes faites », constate-t-elle. « Les gens ont juste à l’ouvrir et faire chauffer quelques éléments. Tout est prêt. Surtout pendant le confinement, c’était une façon d’aller au restaurant. »

Photo: Francis Vachon Le Devoir Commander en ligne ou aller faire son marché en personne pour bénéficier du contact avec les producteurs, les consommateurs auront désormais le choix.

On aurait toutefois tort de voir dans cette formule une simple réponse au confinement. À l’AMPQ, l’idée d’une plateforme Web est apparue bien avant, explique son directeur, Jean-Nick Trudel. Certains experts estiment que, dès 2023, pas moins de 20 % de la nourriture sera vendue en ligne, dit-il. On a aussi constaté que le principal « frein à la participation des producteurs aux marchés » était l’absence de ventes « confirmées », observe-t-il. « Le numérique est une façon de rendre notre modèle de commercialisation encore plus attrayant. » Enfin, cela ouvre la porte à davantage d’achats locaux et à des « revenus additionnels » pour ces marchés.

Mais ne risque-t-on pas ainsi de dénaturer les marchés publics, reconnus pour leur caractère convivial axé sur l’échange ainsi que sur le contact entre clients et producteurs  tout comme sur la possibilité de choisir ses fruits et légumes à même l’étal ?

« Ça ne va pas complètement à l’encontre de l’expérience parce que les clients vont quand même chercher leur commande au marché public, souligne Jonathan Bélanger. Parfois, on a le goût de vivre l’expérience, mais, d’autres fois, on s’en passerait par manque de temps. Dans le fond, c’est un outil de plus pour qu’on ait un incitatif à manger des produits d’ici. »


Une version précédente du texte mentionnait que Bolton-Est se trouvait en Montérégie. Cette municipalité se trouve en réalité en Estrie. Et le directeur du Grand marché de Québec s'appelle bien Daniel Tremblay et non Alain Déry.