Quelle vision a-t-on projetée des Autochtones?

L’Iroquois dans le discours québécois, même lorsqu’il est considéré comme vaincu, apparaît longtemps comme un être foncièrement dangereux, jusque dans la poésie patriotique produite à l’époque où les Autochtones se voient pourtant dépossédés plus que jamais.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’Iroquois dans le discours québécois, même lorsqu’il est considéré comme vaincu, apparaît longtemps comme un être foncièrement dangereux, jusque dans la poésie patriotique produite à l’époque où les Autochtones se voient pourtant dépossédés plus que jamais.

Été 1990. Le Québec est plongé dans une crise opposant les Mohawks et les forces de l’ordre à Oka. Pour protéger la pinède et leur cimetière ancestral, les Mohawks érigent une barricade à Kanesatake et bloquent le pont Mercier. L’intervention de la SQ puis de l’armée canadienne donne lieu à des affrontements violents. Le Devoir revient sur cet événement historique. Dernier de trois textes.

Dans leur manuel Histoire du Canada publié en 1945, les pères Paul-Émile Farley et Gustave Lamarche, deux clercs de Saint-Viateur, distillent une vision du monde autochtone au goût de la conception du monde qui coule alors dans la société canadienne-française de l’immédiate après-guerre.

Dans ce manuel illustré, largement utilisé dans les écoles, on lit par exemple ce genre de choses : « Les Peaux-Rouges (États-Unis et Canada) […] n’étaient que faiblement civilisés et les Esquimaux vivaient dans la barbarie complète. » Dans cette foulée, le lecteur avance dans une suite de raccourcis pour apprendre qu’« il existait chez les Sauvages une véritable passion pour la guerre », parce que « leur goût de l’aventure et leurs instincts de cruauté y trouvaient satisfaction ». Ces êtres apparaissent pleins de défauts. Parmi eux, soulignent les historiens, un caractère hautement « vindicatif ».

On leur reproche aussi d’être « sensuels », c’est-à-dire de se livrer « facilement à la débauche ». S’ajoute à cela leur « goût pour les boissons alcooliques ». Ils sont en outre jugés « sans force morale ». N’est-ce pas paradoxal d’ailleurs puisqu’on affirme aussi qu’ils ont un « orgueil sans borne », ce qui les porte à se croire « nettement supérieurs aux Blancs » ? Cette dernière disposition, souligne le manuel scolaire, les « empêcha souvent d’accepter la civilisation et l’Évangile ».

Il est intéressant, observe Jean-Philippe Warren, de constater qu’il s’agit là de stéréotypes racistes universels. En entrevue au Devoir, le sociologue observe que les reproches étaient par exemple les mêmes que ceux affirmés par les Britanniques à l’encontre des Irlandais. « Tout cela correspond à un racisme latent qui est projeté pour se justifier », explique Warren.

Le monde ne se donne pas à voir que dans les manuels scolaires. Les films de l’abbé Maurice Proulx, diffusés de paroisse en paroisse dans les sous-sols, reprennent par exemple eux aussi ces clichés racistes projetés sur les Autochtones. En 1937, dans En pays neuf, la caméra de ce remarquable pionnier du cinéma documentaire invite à visiter l’Abitibi en passant d’abord par la Pointe-au-Sauvage, une mission catholique où se rassemblent chaque année les Anichinabés. Le narrateur du film, tout en roulant ses « r »,explique que les Autochtones « se chauffent paresseusement au soleil » et que « les Sauvages ne sont jamais bien bien pressés ». Au contact des Blancs, dit-il encore, ces gens sont au moins devenus plus propres…

Cette supposée « indolence du Sauvage », terme souvent repris dans les descriptions qu’on fait d’eux au fil du temps, renvoie aux origines des discours des colonisateurs, expliquent dans Le piège de la liberté Denys Delâge et Jean-Philippe Warren. « La paresse supposée des indigènes tenait à des causes économiques, le chasseur pouvant s’adonner à une certaine oisiveté, traînant autour des postes de traite sans véritable but. Le gibier lui servait à acheter des vêtements ou de la farine comme s’il exploitait, dans les bois, une petite mine d’or. » L’Autochtone n’en demandait pas plus, se trouvant déjà roi en son royaume et refusant de ce fait d’obéir, au nom de sa propre souveraineté, aux cadres du libéralisme économique au nom duquel on lui enjoignait d’accumuler. Pourquoi l’aurait-il fait puisqu’il n’avait nul besoin d’accumuler pour vivre heureux ?

Changements et silences

En 1968, le manuel des pères Farley et Lamarche sera révisé et adapté par les historiens Denis Vaugeois et Jacques Lacoursière pour poursuivre sa vie dans les écoles sous une forme revue et corrigée.

« Les manuels d’histoire ont changé, explique le professeur émérite Denys Delâge au Devoir. L’histoire ne commence plus par la “découverte” de Jacques Cartier, mais il y a plus de 15 000 ans. » À cet égard, dit-il, les manuels se sont améliorés.

Mais ils continuent, comme l’ont montré les travaux d’Helga Bories-Sawala, une universitaire allemande, d’être silencieux sur ce qui se joue au XIXe siècle et au début du suivant, c’est-à-dire au temps de l’appropriation de leurs terres et de la mise en place d’un ethnocide. De plus, les nouveaux manuels apparaissent incapables, constate le professeur émérite, de considérer les Autochtones autrement que selon un angle folklorique et exotique, même après 1980, comme si on leur refusait d’emblée le droit d’exister autrement que dans des représentations figées.

Regards

Une vision des Autochtones fondée sur des présupposés racistes fut longtemps à la base des regards qui ont été portés sur eux, soutient l’ethnologue Serge Bouchard au Devoir. « C’était partout ! Le chanoine Lionel Groulx est un des coupables de la diffusion de cette vision du monde », lui qui allait jusqu’à prétendre que les relations sexuelles entre Autochtones et Européens n’avaient engendré aucune descendance viable.

Cette caractérisation du monde autochtone peut-elle expliquer, du moins en partie, comment s’est vécue la crise d’Oka, c’est-à-dire sous haute tension tout au long de l’été de 1990 ? « La réponse est oui », dit Serge Bouchard sans hésiter.

L’Iroquois dans le discours québécois, même lorsqu’il est considéré comme vaincu, apparaît longtemps comme un être foncièrement dangereux, jusque dans la poésie patriotique produite à l’époque où les Autochtones se voient pourtant dépossédés plus que jamais. « L’Iroquois belliqueux », écrit Alphonse Beauregard dans un poème de 1912, « dans sa main de vaincu brandit toujours la hache ».

Les mêmes images se voyaient déjà, à la fin du XIXe siècle chez le poète national Louis Fréchette. Cette vision sera en fait largement répandue, explique Serge Bouchard. « On répète que les Iroquois sont dangereux, qu’ils sont nos ennemis. » Cette perspective, entretenue de longue date, « a forcément joué lors de la crise d’Oka », dit-il.

« Cette image des Iroquois est fausse » de toute façon, plaide Denys Delâge. Les Iroquois de Montréal, un peuple largement métissé, ont au contraire défendu la ville et jouent un rôle dans son développement et son maintien. « Ils sont venus s’y établir comme des alliés. Ils vont prendre leurs distances de la Ligue iroquoise en 1695. La Grande Paix de Montréal [1701], c’est en bonne partie à eux qu’on la doit. »

On regarde l’histoire avec légèreté aussi du côté des Mohawks, soutient Serge Bouchard. Il trouve malheureuse cette propension des Mohawks à parler de Montréal comme d’« un territoire non cédé », alors que la réalité de ces sociétés apparaît nettement plus imbriquée qu’on veut bien le croire.

Des impasses

La diffusion d’une vision raciste à l’égard des Autochtones est insuffisante pour situer la crise d’Oka, autant que pour comprendre la réalité autochtone dans un ensemble plus global dans lequel il faut bien l’inscrire si on veut cesser de tourner en rond, soutient Jean-Philippe Warren.

En 1990, dit le professeur Warren, « rappelons qu’on se trouve dans une période de négociations constitutionnelles, lesquelles vont des accords du lac Meech à l’entente de Charlottetown. Les Autochtones ont saisi l’occasion pour se faire reconnaître ».

Or, on sent à cette époque que le Canada anglais instrumentalise les Autochtones dans une opposition avec le Québec, affirme le sociologue. Les perspectives sur la crise diffèrent de part et d’autre, entre le Canada français et le Canada anglais. Cela se voit clairement par exemple dans les caricatures publiées à l’époque, tel que le montre le travail de Réal Brisson dans Oka par la caricature, deux visions distinctes d’une même crise, un ouvrage publié en 2000.

L’impasse que traduit la crise d’Oka, où un promoteur veut raser une forêt pour agrandir un terrain de golf, n’est pas un fait unique, mais un révélateur, considère Warren. Cet événement, comme d’autres, encourage au moins à repenser le monde des relations avec les Autochtones autrement, mais sans qu’on veuille pour autant chambouler complètement le modèle canadien. « Donc on fait des réformettes, regrette Warren. Cela ne change rien » au bout du compte. Si bien qu’on va de crise en crise, déclinées sous plusieurs formes. Si bien que nous avançons désormais dans une zone mal définie de l’histoire, croit le professeur Warren. « Où en sommes-nous rendus ? Nous sommes dans une impasse, en partie parce qu’il apparaît difficile d’imaginer ce monde changer sans tout chambouler du modèle canadien. Donc, on fait plus ou moins du sur-place, au nom des seules réformes sociales. »

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