De l’Okanagan à Oka, la course oubliée

Le 17 août 1990, l’un des coureurs de l’«Okanagan to Oka Run for Peace», Derrick Boneau, faisait la une du journal autochtone «The Windspeaker».
Photo: WindSpeaker Le 17 août 1990, l’un des coureurs de l’«Okanagan to Oka Run for Peace», Derrick Boneau, faisait la une du journal autochtone «The Windspeaker».

Été 1990. Le Québec est plongé dans une crise opposant les Mohawks et les forces de l’ordre à Oka. Pour protéger la pinède et leur cimetière ancestral, les Mohawks érigent une barricade à Kanesatake et bloquent le pont Mercier. L’intervention de la SQ puis de l’armée canadienne donne lieu à des affrontements violents. Le Devoir revient sur cet événement historique. Deuxième de trois textes.

En juillet 1990, quand son ami Arnie Louie lui a soumis l’idée de courir jusqu’à Kanesatake, Gerry Gabriel s’est mis à rire. « On va traverser le Canada en courant ! » a-t-il lancé comme une plaisanterie.

Sauf que ce n’était pas une blague.

Le regretté Arnie Louie et Ron Hall, deux jeunes Autochtones de l’Okanagan, avaient décidé de rassembler des amis pour courir à travers le pays, en soutien aux Mohawks qui défendaient la pinède de Kanesatake.

Aucun d’eux n’était un coureur. « C’était juste des res boys » ; des « gars des réserves », souligne le frère d’Arnie et chef de la Première Nation des Osoyoos, Clarence Louie. Et pourtant : ils ont réussi. Enfin, presque.

Leur épopée d’il y a 30 ans est presque tombée dans l’oubli de ce côté-ci du pays. Elle a pourtant permis de cimenter des liens entre les Autochtones d’un bout à l’autre du Canada. Le Devoir a tenté de retisser le fil de cette aventure.

Cette nuit-là de juillet 1990, donc, Gerry Gabriel était au bord du feu, dans la communauté de Penticton, en Colombie-Britannique, non loin de l’une des nombreuses barricades que les membres de la nation okanagan avaient érigées en soutien aux Mohawks du Québec.

« J’ai grandi en sachant me battre pour nos droits », raconte-t-il aujourd’hui. Alors, il a répondu à son ami que oui, « hell yeah ! » il ferait partie de la course. Le départ a été donné quelques jours plus tard, dans la communauté la plus à l’ouest de l’Okanagan, Upper Similkameen.

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June Greyeyes-Big Eagle, elle aussi de Penticton, avait seulement 16 ans. Elle tenait à se joindre à la course, pour des raisons intrinsèques à son identité. « Quand tu es une minorité, tu grandis avec ça, le sentiment d’injustice. Mes parents ont survécu aux pensionnats. En tant qu’Autochtone, ça coule en toi. Qu’importe la cause, tu veux te lever », dit-elle. Avec sa cousine et sa sœur aînée Lainie, elle s’est installée dans une camionnette pour ouvrir la voie aux coureurs.

« On ne se rendait pas compte, à l’époque, à quel point on était braves », se souvient la grande sœur. La situation est devenue à ce point tendue au fil des jours que les trois jeunes femmes ont rebroussé chemin à Regina, en Saskatchewan. « On recevait des menaces de mort », raconte Lainie Greyeyes.

La course l’a éveillée au racisme qui couvait partout autour d’elle. Tout à coup, elle était devenue une « fucking Indian ». L’aventure, se rappelle-t-elle, a aussi servi de cure pour de jeunes hommes qui côtoyaient l’alcool et la drogue — les anesthésiants de leurs parents, nombreux à avoir été traumatisés dans les « pensionnats indiens », dont le dernier a fermé en 1984 en Colombie-Britannique. « Ces gars-là devenaient sobres. Ils se transformaient en hommes, en guerriers. C’était incroyable. »

Une course pour la paix

Ils étaient 20, 30, 40 ou peut-être plus sur la ligne de départ — personne ne s’en souvient vraiment — et les rares images d’eux les montrent avec leurs shorts, leurs coupes de cheveux des années 1990 et leurs t-shirts sur lesquels ils avaient inscrit le nom de leur course, l’« Okanagan to Oka Run for Peace ». Ils ont couru à tour de rôle, « un ou deux mille à la fois », une plume d’aigle à la main, pendant six, sept ou huit semaines — ça non plus, personne ne s’en souvient avec exactitude.

« Pour moi, la plume représentait un signe de respect envers le peuple mohawk, dit Gerry Gabriel. Je la tenais avec le côté imperméable vers l’avant. Pour me protéger. »

Le 17 août 1990, l’un des coureurs faisait la une du journal autochtone The Windspeaker. La même journée, le chef d’état-major de la défense, le général John de Chastelain, annonçait que les Forces armées canadiennes se dirigeaient vers Oka pour relever les policiers en place.

La course n’avait pas de quoi attirer l’attention des grands médias. Une bande d’amis qui n’étaient ni des marathoniens ni des athlètes, « juste des Indiens ordinaires », affirme Clarence Louie. Ordinaires, mais « vrais », parce que « les vrais Autochtones se tiennent les uns les autres », croit le grand chef. « Si une communauté a des ennuis avec le gouvernement, toutes les autres l’appuient. […] Comme on l’a vu avec les Gitxsan [et les Wet’suwet’en, au début de 2020]. »

L’odyssée avait en revanche de quoi toucher les membres des communautés autochtones, nombreuses le long de la route Transcanadienne. Ainsi, « le message de paix » que véhiculaient les coureurs faisait son chemin, croit Gerry Gabriel. « Dès qu’on passait près d’une communauté, les gens sortaient. Toute la communauté venait nous appuyer. Si on arrivait le matin, il y avait de quoi déjeuner. Si on arrivait le midi, il y avait de quoi dîner. »

Phil Fontaine, alors grand chef de l’Assemblée des chefs du Manitoba, avait demandé aux coureurs de ralentir afin que leur arrivée à Winnipeg coïncide avec la tenue d’une rencontre avec d’autres leaders autochtones. « Ils sont arrivés juste à temps », lance-t-il en riant. Le grand chef et ses collègues avaient organisé une collecte de fonds pour les coureurs.

Des tensions jusqu’à Ottawa

Le message des coureurs s’est finalement rendu jusqu’à la pinède de Kanesatake, avant que les hommes eux-mêmes ne s’en approchent. En réponse, les Mohawks ont dépêché une délégation de coureuses vers l’ouest. « Quand elles sont arrivées, elles nous ont dit : pourquoi n’y a-t-il que la moitié de votre nation ici ? relate Gerry Gabriel. On ne comprenait pas qu’elles parlaient du fait qu’on n’avait pas de femmes avec nous ! »

Les coureurs ont donc attendu que des femmes de l’Okanagan viennent les rejoindre. Parmi elles, il y avait l’autrice Jeannette Armstrong. Elle a relevé des coureurs fatigués ou blessés à partir de Pays Plat, au bord du lac Supérieur. Elle s’est rendue jusqu’à Ottawa, sur les marches du parlement.

« C’était tendu, extrêmement tendu », se rappelle-t-elle. Dès le départ, des aînés de l’Okanagan s’étaient opposés au projet des coureurs en raison des secousses qui ébranlaient les Autochtones du pays. Sur la route vers Ottawa, « des coureurs ont dû sauter dans le fossé pour éviter des voitures qui fonçaient vers eux ; d’autres se sont fait lancer des déchets, énumère Gerry Gabriel. C’était assez intense. »

C’était, en fait, trop intense à partir d’Ottawa. Le 28 août, plus d’un mois après la mort du caporal Marcel Lemay de la Sûreté du Québec, des manifestants lançaient des pierres en direction de Mohawks de Kahnawake qui tentaient de traverser le pont Mercier.

Les craintes liées à la sécurité des coureurs ont forcé leur arrêt dans la capitale canadienne, à la demande des aînés. Seuls Jeannette Armstrong et son mari, Marlowe Sam, ont été choisis pour apporter la plume d’aigle et une pipe traditionnelle aux Mohawks, à Kanesatake.

Ils ont remis les objets au chef oneida Bob Anton, qui les a apportés au centre de guérison Onen’tó : kon, où s’étaient repliés les résistants. Les coureurs ont repris la route vers l’Okanagan en voiture. C’en était fini de l’« Okanagan to Oka Run for Peace ».

Jeannette Armstrong et son mari sont restés à Kanesatake quelque temps. Le 26 septembre, quand les derniers Mohawks « sont sortis et se sont fait arrêter », ils ont assisté à la scène. Bob Anton est ressorti avec la pipe dans les mains, se souvient la femme de l’Okanagan. La plume d’aigle, elle, est restée là-bas.

Kanesatake compte honorer les coureurs

Le grand chef de Kanesatake, Serge Simon, n’avait jamais entendu parler des coureurs avant que le chef Clarence Louie lui apprenne l’existence de l’« Okanagan to Oka Run for Peace » l’an dernier. En marge d’une conférence à Kelowna, il a rencontré certains des jeunes qui ont pris part à l’aventure. « On avait commencé à discuter de la possibilité que les coureurs puissent revenir à Kanesatake, peut-être même reproduire leur course, avec des plus jeunes », a-t-il affirmé lors d’une rencontre avec Le Devoir. « Une fois qu’ils auraient été rendus ici, on aurait eu un gros banquet, un gros festin, on aurait invité toute la communauté, fait des speechs, raconté des histoires, on aurait eu quelque chose de très positif. » Mais voilà : la COVID-19 a chamboulé les plans du grand chef, qui se promet désormais d’honorer les coureurs au cours des années à venir.