Retrouver sa famille biologique en pleine pandémie

Michel Létourneau et trois soeurs qu’il apprend à connaître après en avoir été séparé depuis toujours: Jennifer, Bridget et Paula Callaghan, filles de Rita Leblanc et Angus Callaghan, tout comme Michel Létourneau qui s’est également découvert un frère en la personne de Brian Callaghan.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Michel Létourneau et trois soeurs qu’il apprend à connaître après en avoir été séparé depuis toujours: Jennifer, Bridget et Paula Callaghan, filles de Rita Leblanc et Angus Callaghan, tout comme Michel Létourneau qui s’est également découvert un frère en la personne de Brian Callaghan.

Michel Létourneau a toujours su qu’il avait été adopté. Mais jamais il n’aurait pu imaginer ce qui l’attendait au bout des recherches sur son passé. Récit d’une fichue de belle histoire de pandémie.

À l’autre bout du téléphone, Michel s’étonne encore de l’histoire qu’il est en train de raconter. Ayant connu une enfance heureuse auprès de ses parents adoptifs dans le Centre-du-Québec, ce bon vivant avait toujours été intrigué par ses origines, sans plus. « Pour moi et ma sœur (qui avait été aussi adoptée), il y avait toujours eu une normalité là-dedans. Notre mère nous disait toujours de nous considérer chanceux parce que nous, on avait été choisis. »

Et la vie qui a suivi a été bonne. Figure bien connue du milieu culturel de la capitale, le fils adoptif des Létourneau a notamment dirigé le Festival d’été pendant huit ans ainsi que l’Orchestre symphonique de Québec (OSQ). Passionné de politique, il s’était aussi présenté aux élections en 2011 pour le Bloc québécois, en 2012 pour le Parti Québécois et pratique aujourd’hui le métier de consultant.

Durant ses nuits d’insomnie, il s’est souvent plu à imaginer l’amour interdit de ses parents biologiques, une riche demoiselle gaspésienne et un Micmac, et a même couché l’histoire sur papier.

« Durant les années 1980, j’avais écrit toute une saga qui relatait ça. L’accouchement à Montréal, le père qui n’est pas de bonne humeur… »

Après le décès de sa mère, en 2006, il entreprend des recherches sur sa famille auprès du mouvement « Retrouvailles », mais se décourage par rapport à la complexité des démarches. Ce n’est qu’en 2018, avec l’entrée en vigueur du projet de loi 113 sur les adoptions qu’il voit une porte s’ouvrir.

Mais c’est long. En janvier, il s’impatiente et met de la pression sur le Centre intégré de santé et de services sociaux, qui finit par lui envoyer des documents le 30 mars.

« Ils m’ont donné le nom de ma mère et celui de mon père. Après, ça a été un jeu d’enfant de me renseigner. » Michel réalise alors qu’Angus et Rita, désormais décédés, étaient restés ensemble après l’avoir donné en adoption et avaient fondé une famille. « Pour moi, ça a été un premier choc… agréable. Je savais que ce que j’allais trouver, c’était une famille complète ! »

À l’autre bout du Canada, Brian Callaghan est en train de prendre sa retraite de la présidence de la Public School Boards’ Association of Alberta. Il reçoit des messages d’un Québécois qu’il ne connaît pas, mais les ignore en pensant qu’ils sont destinés à son successeur.

Le premier contact

Découragé de voir ses messages rester sans réponses, Michel décide de jouer le tout pour le tout et lui envoie les documents qu’il a trouvés.

Brian est époustouflé. « Mon Dieu, c’est le nom de ma mère, de mon père », se dit-il en consultant les documents. « Je pense que nous sommes frères de sang », écrit Michel. Au téléphone, les deux hommes se trouvent rapidement des points communs. Michel avait déjà travaillé avec des commissions scolaires de l’Alberta. Ils ont tous les deux une collection de guitares. « J’étais aux anges », résume Brian, qui était l’aîné de la famille… avant !

Ensemble, Michel et Brian reconstituent tranquillement le puzzle. Il y avait certes une rumeur dans la famille Callaghan que Rita avait donné un enfant en adoption. Une vieille tante en avait parlé aux filles, mais la mère avait toujours démenti. « Quand Michel m’a écrit, je me suis dit : c’est ça ! » raconte Brian.

Rita Leblanc et Angus Callaghan sont originaires de Campbellton, au Nouveau-Brunswick. Elle venait d’une famille prospère. Son père, le shérif du coin, était un propriétaire fortuné, alors qu’Angus venait d’une famille d’Irlandais plutôt modeste.

Photo: Courtoisie de la fratrie Callaghan La fratrie Callaghan avec leurs parents Angus et Rita

Tout laisse croire qu’elle est tombée enceinte et que le couple s’est enfui à Montréal dans la honte. Mais les amoureux ont surmonté l’épreuve, se sont mariés, ont fondé une famille dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal. Une famille chaleureuse et tissée serrée, mais au dire de ses enfants, Rita avait parfois des moments de mélancolie inexplicables.

Boo le fantôme

Après avoir parlé avec Michel, Brian joint sa sœur Bridget au travail, à Montréal. « Tu te souviens de Boo ? Eh bien, il m’a trouvé », lui demande-t-il en anglais. Avec les années, la fratrie avait pris l’habitude de donner le surnom de « Boo » à ce frère fantôme. L’idée venait d’une blague de la cadette, Jennifer, qui disait en riant que le pauvre fantôme allait lui-même faire tout un saut s’il rencontrait la famille Callaghan. « Parce qu’on est une famille qui fait du bruit. On est un peu fous et on aime beaucoup rigoler », résume Bridget.

Peu de temps après, tout ce beau monde s’est rencontré en vidéoconférence. « C’est comme si on l’avait toujours connu », dit Jennifer, la cadette. Pour eux, l’arrivée de Michel a aussi quelque chose d’apaisant. Il y a 20 ans, ils ont perdu leur frère Raymond, de qui ils étaient très proches. Évidemment, Michel ne le remplacera jamais, mais il est une sorte de baume sur cette perte, ont mentionné ses sœurs.

Michel, de son côté, n’en finit plus de s’étonner de tout ce qui le lie à sa famille. Comme lui, son père était musicien. Comme lui, il a fait de la politique, mais du côté anglophone, pour le NPD. Et, comme lui, il a perdu ses élections !

En plus, il lui ressemble. Paula, la deuxième sœur, est restée sans voix lorsqu’elle l’a vu la première fois. « C’était les yeux de papa, le menton de maman et le bas du visage, c’est comme moi. Il a des expressions parfois qui sont tellement comme celles qu’avait mon père que ça me donne des frissons. »

Joints chacun leur tour au téléphone, ils disent tous être over the moon (« fous de joie » en anglais), mais se désolent pour leurs parents. « Les connaissant, ça a dû les hanter toute leur vie », dit Bridget.

À 69 ans, j’ai maintenant un gros cadeau sur mon bureau qui n’a pas encore été déballé: ma nouvelle famille

Ils souffrent aussi de ne pas pouvoir se serrer très fort en raison de soucis de santé récents de Michel et de la pandémie. Mais ils se promettent mille soupers et il est question d’un voyage en Irlande chez leurs ancêtres. En septembre, Brian doit venir à Montréal avec sa guitare. « Il m’a demandé d’apprendre une chanson de Hank Snow [un chanteur folk canadien] que notre père jouait quand il avait pris un verre », mentionne Michel. Jennifer ajoute en riant que les trois sœurs pourraient bien les accompagner « avec un triangle et des tambourins ».

Paula, elle, écoute désormais Netflix en français pour pouvoir mieux parler avec Hélène, la conjointe de Michel. « Je ne pense pas qu’on puisse l’aimer davantage qu’on l’aime maintenant, même si on avait grandi avec lui », dit-elle.

« Leur chaleur m’a envahi comme un tsunami », dit de son côté Michel. « À 69 ans, j’ai maintenant un gros cadeau sur mon bureau qui n’a pas encore été déballé : ma nouvelle famille. » Et quand il leur écrit, il signe « Boo Brother ».

À voir en vidéo