Pandémie, canicules et témérité causent plus de noyades

La plage urbaine de Verdun, considérée comme sécuritaire pour les baigneurs, est prisée par les vacanciers à la recherche de fraîcheur.
Valérian Mazataud Le Devoir La plage urbaine de Verdun, considérée comme sécuritaire pour les baigneurs, est prisée par les vacanciers à la recherche de fraîcheur.

Les canicules à la chaîne poussent les vacanciers bloqués au Québec, pandémie oblige, à s’aventurer dans des cours d’eau dangereux. Une situation qui inquiète la Société de sauvetage du Québec, qui appelle à la prudence alors que 41 personnes se sont déjà noyées cette année.

« À pareille date l’an dernier, on comptait 28 décès par noyade. Et on est seulement au début de l’été », s’inquiète le directeur général, Raynald Hawkins. Statistiquement, au chapitre des noyades, la troisième semaine de juillet est toujours la plus funeste de la saison.

Le week-end dernier a été particulièrement tragique dans la province, avec trois décès survenus dimanche. Une femme de 68 ans a été emportée par le courant de la rivière Rouge, dans les Laurentides. Un adolescent de 17 ans a disparu dans le Grand lac Saint-François en Estrie, après avoir été éjecté d’un tube gonflable tiré par un bateau. Et un homme de 74 ans est décédé dans la piscine d’un camping en Montérégie.

La veille, une enfant de 3 ans s’est également noyée dans une piscine de la région, et un homme de 71 ans, parti à la pêche, s’est noyé dans une rivière de Saint-Pamphile, dans Chaudière-Appalaches.

Si l’endroit n’a pas été aménagé pour la baignade avec des sauveteurs, c’est qu’il faut le considérer juste pour des sports nautiques

Pour M. Hawkins, cette augmentation des noyades a un lien direct avec la situation exceptionnelle de l’été 2020. À cause de la pandémie, les Québécois passent leurs vacances dans la province et recherchent un endroit où se baigner et faire des activités nautiques, pour supporter les canicules qui s’enchaînent.

« Le problème, c’est que les accès à un point d’eau sont limités. Nombre de plages et de piscines publiques sont restées fermées à cause de la COVID-19. Ça pousse les gens à aller dans des endroits plus dangereux, comme des rivières ou des lacs, sans prendre les précautions nécessaires. »

Les plans d’eau naturels sont d’ailleurs le théâtre des trois quarts des noyades enregistrées au Québec ces dernières années. Confiants en leurs habiletés de nageurs, beaucoup se fient au calme plat à la surface de l’eau sans penser qu’en dessous, des courants forts peuvent les emporter.

« Si l’endroit n’a pas été aménagé pour la baignade avec des sauveteurs, c’est qu’il faut le considérer juste pour des sports nautiques. Et encore là, il faut avoir une veste de flottaison sur soi », insiste M. Hawkins.

L’homme plaide depuis des années pour rendre le gilet de sauvetage obligatoire sur les petites embarcations de type kayak, canot ou encore planche à pagaie. Si la législation oblige présentement la présence d’un vêtement de flottaison ou d’un gilet de sauvetage par personne à bord d’embarcations de plaisance, rien n’oblige de le porter en tout temps.

Or, neuf fois sur dix, les personnes qui se sont noyées dans le cadre d’une activité nautique ne portaient pas de veste de flottaison ou la portaient mal, avance M. Hawkins.

Plusieurs coroners ont appuyé la Société de sauvetage sur ce point. Parmi eux, la coroner Lyne Lamarre, qui a enquêté sur le décès par noyade de Yuan Jie Jiang en juillet 2019 et de Roderick John Harrison un mois plus tard. Les deux hommes se trouvaient dans une embarcation, avant de passer par-dessus bord. Aucun ne portait de vêtement de flottaison.

« Si ces deux personnes, et d’autres dans leur situation, l’avaient porté sur eux, ça aurait pu faire toute la différence. Je ne comprends pas que ce ne soit toujours pas rendu obligatoire au pays », lance Me Lamarre. Dans ses deux rapports, elle recommandait ainsi à Transports Canada de « rendre obligatoire le port du vêtement de flottaison ou du gilet de sauvetage pour toute embarcation de plaisance non pontée d’une longueur maximale de six mètres ».

Du côté de Transports Canada, on indique au Devoir que « la responsabilité personnelle et le bon sens sont les meilleurs guides pour la sécurité nautique ». Rendre le port d’une veste de flottaison obligatoire n’est pas dans les cartons.

Surveillance accrue

Si les noyades en eau vive sont plus fréquentes, des tragédies surviennent également dans des piscines résidentielles. La Société de sauvetage et certains experts s’inquiètent d’ailleurs de l’effet de la pandémie sur la sécurité des enfants dans les piscines à l’heure du télétravail.

« Ce n’est pas vrai qu’on peut répondre à un courriel ou répondre au téléphone en même temps que surveiller son enfant dans la piscine », prévient M. Hawkins.

« Ça prend 60 secondes à un enfant pour se noyer, renchérit la cheffe du service de la traumatologie au CHU Sainte-Justine, la Dre Marianne Beaudin. Il ne faut pas juste être proche, il faut une surveillance active. »

Elle indique que dans 87 % des cas de noyade d’un enfant, la surveillance parentale était absente ou inadéquate. Elle craint aussi de voir les cas se multiplier durant l’été.

« C’est une inquiétude basée sur une impression et non des chiffres pour le moment. Mais c’est le gros bon sens : les enfants sont davantage à la maison, les parents sont occupés par le travail, les canicules donnent envie de se baigner plus, ça augmente le risque de noyade. »

La Société de sauvetage recommande d’apprendre aux enfants dès leur plus jeune âge à nager et à reconnaître le danger que représente un cours d’eau naturel. « Si les gens suivent nos recommandations, ils auront de belles anecdotes à raconter de leur été 2020, plutôt que des drames », laisse tomber M. Hawkins.

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