Les mots du racisme systémique

Manifestation contre la loi 21 sur la laïcité de l'État
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Manifestation contre la loi 21 sur la laïcité de l'État

Selon François Legault, un débat d’experts fait rage autour de la définition de ce qu’est le racisme systémique. Et plutôt que de se « chicaner » là-dessus, il souhaite des actions concrètes pour lutter contre le racisme. Mais quel est ce débat, au juste ? Quelles définitions s’affrontent ? Éclairage.

Y a-t-il du racisme systémique au Québec ? À cette question soulevée après la mort de George Floyd, le premier ministre Legault avait une réponse (« non »)… mais aussi une autre question : de quoi parle-t-on, exactement ?

Entouré de son nouveau « groupe d’action contre le racisme », François Legault soutenait ainsi à la mi-juin qu’il « y a plusieurs définitions du mot systémique ». « Plutôt que de faire des débats autour d’un mot, où on sait qu’il y a deux familles de pensée au Québec, concentrons-nous à lutter contre le racisme », a-t-il alors dit aux médias.

Quelles définitions ? Quelles familles de pensée ? Quels débats ? M. Legault ne l’a jamais précisé. Vendredi, son cabinet indiquait : « Nous n’avons rien à ajouter. Plusieurs définitions et concepts existent. Nous allons laisser ce débat pour les experts. De notre côté, nous maintenons que l’heure n’est pas au débat sur les mots à employer, mais à l’action. »

Dans la foulée de la commotion provoquée par la mort de M. Floyd sous le genou d’un policier à Minneapolis (un meurtre qui a entraîné des manifestations à travers le monde), de nombreux politiciens ont reconnu le racisme systémique comme un fait existant ici — et à corriger.

Le premier ministre Trudeau pour le Canada, la mairesse Plante pour la Ville de Montréal ou le Service de police de la Ville de Montréal ont notamment pris la parole en ce sens. D’autres, à l’instar de M. Legault, ont fait valoir que c’était là un concept importé des États-Unis, que la situation est différente au Québec, que « les Québécois ne sont pas racistes », etc.

Le débat a donc beaucoup porté sur la présence, ou non, de racisme systémique — et à travers celui-ci, on a vu apparaître des lignes de fracture entre partisans et opposants au multiculturalisme canadien.

Mais en soutenant que le débat était plutôt sur le sens de l’expression, François Legault mettait-il le doigt sur quelque chose ? Ou cherchait-il plutôt à contourner un sujet délicat ? Un peu des deux, ont répondu au Devoir trois experts qui s’intéressent de près à la question du racisme.

Le choix des termes

« Je pense qu’il y a effectivement un débat sur les termes précis à employer, dit Paul Eid, sociologue à l’UQAM et co-directeur de l’Observatoire sur le racisme et les discriminations. Mais il y a un certain consensus, ou à tout le moins une perspective majoritaire chez les experts qui travaillent là-dessus, quant au phénomène auquel renvoient les termes. »

« Oui, il y a débat d’experts », soutient la sociologue Micheline Labelle, qui avait mis sur pied l’Observatoire sur le racisme et qui a notamment publié Racisme et antiracisme au Québec. Un débat qui existe depuis longtemps, et qui excède largement le Québec.

« Dans les grandes organisations internationales, il n’y a pas de définition unique du racisme ou de la discrimination. […] Et s’il n’y a pas de définition unique sur ça, ou sur l’islamophobie, ou sur l’antisémitisme, ce n’est pas étonnant qu’il n’y en ait pas sur le racisme systémique », dit Mme Labelle, dont le livre de 2011 contient tout un chapitre sur « les mots pour dire le racisme ».

Définir le racisme systémique nécessite de définir d’abord « ce qu’on entend par les manifestations du racisme », estime Micheline Labelle. Parce qu’il y a bien sûr une distinction entre le harcèlement verbal, des actes de discrimination, la ségrégation raciale et les crimes haineux, par exemple.

Dans les grandes organisations internationales, il n’y a pas de définition unique du racisme ou de la discrimination. […] Et s’il n’y a pas de définition unique sur ça, ou sur l’islamophobie, ou sur l’antisémitisme, ce n’est pas étonnant qu’il n’y en ait pas sur le racisme systémique.

 

Divergences

« Là où le débat sur le racisme systémique s’insère, dit-elle, c’est lorsqu’on parle des niveaux de racisme. » Et selon Mme Labelle, ce débat fait diverger les experts américains et anglo-canadiens des théoriciens français.

Elle adhère personnellement aux travaux du sociologue français Michel Wieviorka, qui distingue trois niveaux de racisme : le phénomène social désarticulé et non organisé ; le racisme politique (marqué par la présence de partis d’extrême droite, notamment) ; et le racisme d’État, où « l’État s’organise à partir d’orientations racistes ».

Mais « le racisme d’État, c’est un discours français. Et le racisme systémique, c’est un discours d’abord associé [au mouvement américain des] Black Panthers, à la gauche américaine marxiste », dit-elle.

Mais si, entre « État » et « systémique », les mots changent, l’idée demeure de distinguer le racisme individuel du racisme institutionnel — où les lois, les pratiques, les coutumes, produisent des inégalités raciales, et où le racisme n’est pas une accumulation de cas isolés les uns des autres.

« Pourquoi ça heurte les Québécois, cette expression [de racisme systémique] ?, demande Mme Labelle. Parce que les gens comprennent cela comme du racisme inséré dans tous les secteurs de la vie en société, partout. Et si c’est ça, c’est aussi grave qu’aux États-Unis, alors qu’il n’y a pas de comparaison possible. »

Différents, mais…

Paul Eid relève qu’il « faut absolument tenir compte des différences de contexte entre les États-Unis et le Québec. La situation américaine est très différente », avec son ancrage dans l’esclavagisme et la ségrégation.

Mais cela n’empêche pas selon lui que le « Québec n’est pas isolé du reste de l’Occident », et que c’est une « société construite par des colons européens qui ont amené avec eux des préjugés coloniaux qui sont encore présents ».

Spécialiste de la discrimination et du racisme en emploi, le démographe Victor Piché (chercheur à la Chaire Oppenheimer en droit public international de l’Université McGill) dit pour sa part « qu’il n’y a pas de débat d’experts » sur l’existence de racisme systémique en accès à l’emploi. « C’est très bien documenté. »

En lançant son groupe d’action, François Legault avait d’ailleurs évoqué sa préoccupation devant des « taux de chômage qui n’ont pas de bon sens chez les minorités visibles, dans le privé ou le public ».

M. Piché s’étonne qu’on puisse reconnaître ça, mais refuser en même temps d’employer l’expression racisme systémique. Pourquoi ? « Si on ne retient pas l’expression, ça revient un peu à dire que les employeurs sont racistes… Si on en tient compte, ça permet d’aller améliorer les procédures et les mécanismes » sans cibler précisément quelqu’un.

« Parler de racisme systémique permet de sortir de l’idée que quelques individus sont responsables » des discriminations, dit Victor Piché. Mais il souligne qu’en évoquant les problèmes à l’embauche des minorités visibles, François Legault « cherche une solution à un problème qu’on appelle le racisme systémique »… cela, sans le dire.

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