Pour les déménageurs, une pandémie sur les bras

Désignées comme un service essentiel au début de la crise, les compagnies de déménagement ont dû rapidement adopter des mesures sanitaires pour protéger leurs déménageurs ainsi que les clients.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Désignées comme un service essentiel au début de la crise, les compagnies de déménagement ont dû rapidement adopter des mesures sanitaires pour protéger leurs déménageurs ainsi que les clients.

Les mesures sanitaires imposées par la pandémie ajoutent un poids sur les épaules des déménageurs. En plus de transporter boîtes, meubles et électroménagers dans une chaleur souvent accablante en cette période des déménagements, ils doivent porter un masque, qui rassure les clients, mais les empêche de bien respirer.

Il est 9 h 30 lorsque Carl Séguin et son équipe de déménageurs stationnent leur camion devant une résidence du quartier Villeray, à Montréal. Visagemasqué, mains gantées, M. Séguin monte au 5e étage pour évaluer l’ampleur de la tâche et poser quelques questions de routine au client : avez-vous des symptômes de la COVID-19 ? Revenez-vous d’un voyage à l’extérieur du Québec ? Il redescend au bout de quelques minutes et lance simplement à ses deux coéquipiers : « On va devoir garder le masque aujourd’hui. »

Le couple qui déménage et ses trois enfants sont encore dans l’appartement, ce qui complique le maintien de la distanciation physique et oblige donc le trio de déménageurs à porter un couvre-visage pour les prochaines heures.

C’est sûr que la dynamique avec les clients a changé. Fini les poignées de mains, le verre d’eau qu’on acceptait en discutant quelques minutes. Maintenant, on va à l’essentiel, on veut en finir vite et limiter les contacts.

« Tant que le client est là, on va garder le masque par précaution. Mais, honnêtement, le port du masque est extrêmement difficile dans notre job, encore plus en pleine canicule. À un moment donné, à force de t’activer dans cette chaleur, de porter des choses lourdes et de monter et descendre des étages, tu finis par manquer de souffle », confie au Devoir celui qui pratique le métier depuis 20 ans.

Les trois hommes ne s’en formalisent pas pour autant. Ils replacent leur masque rouge — aux couleurs de l’entreprise Le clan Panneton, pour qui ils travaillent — et les voilà déjà en train de décharger des boîtes vides et des couvertures. Ils reviennent quelques minutes plus tard, poussant un piano droit qui semble peser une tonne.

Nouvelles règles

Désignées comme un service essentiel au début de la crise, les compagnies de déménagement ont dû rapidement adopter des mesures sanitaires pour protéger leurs déménageurs, amenés à toucher aux effets personnels de parfaits inconnus. Comme plusieurs entreprises, Le clan Panneton a distribué gants et masques à ses employés. Les camions sont désinfectés tous les soirs et les équipes de déménageurs ne se côtoient plus dans les installations de l’entreprise. Une certaine stabilité a également été imposée au sein des équipes, une façon de contenir la propagation du virus en cas d’éclosion.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En plus de transporter boîtes, meubles et électroménagers dans une chaleur souvent accablante en cette période de déménagements, les déménageurs doivent donc porter un masque, qui rassure les clients, mais les empêche de bien respirer.

Une mesure poussée un peu plus à l’extrême par Carl Séguin. Puisqu’il louait déjà une chambre de sa maison à l’un de ses coéquipiers, il a proposé au troisième d’emménager aussi avec lui. « J’avais trop peur de ramener le virus à la maison. Ma mère, qui a dans la soixantaine, garde ma fille de sept ans. Je ne voulais pas qu’elle attrape la COVID-19 », raconte-t-il, précisant avoir même pensé quitter son travail. Puisque les trois coéquipiers habitent sous le même toit, la possibilité que l’un d’entre eux soit infecté — et contamine les autres — est donc limitée.

Quant aux clients, la compagnie demande qu’un seul membre de la famille soit présent lors du déménagement pour limiter les contacts. Une règle dans l’ensemble bien respectée.

« C’est sûr que la dynamique avec les clients a changé. Fini les poignées de mains, le verre d’eau qu’on acceptait en discutant quelques minutes. Maintenant, on va à l’essentiel, on veut en finir vite et limiter les contacts », constate avec une petite pointe de regret Carl Séguin. Il n’en reste pas moins chaleureux et rassurant. « Un déménagement, c’est beaucoup de stress d’ordinaire. En temps de pandémie, c’est pire. »

Saison prolongée

Si la pandémie a bouleversé l’organisation des entreprises de déménagement, elle n’a pas ralenti leurs activités, au contraire. « Normalement, la période de pointe est en juin et ça explose autour du 1er juillet avec la fin des baux. En ce moment, la saison s’étire jusqu’à fin août, début septembre », indique Pierre-Olivier Cyr, propriétaire du Clan Panneton, qui effectue des déménagements à travers tout le Québec. Il compte déjà près de 350 réservations de plus que l’an passé pour l’après-1er juillet.

Un constat que font plusieurs autres compagnies contactées par Le Devoir, dont Le plan pas con. « Pour être honnête, la pandémie a été bénéfique. On est une petite compagnie, j’ai juste deux camions, mais ils sont déjà pas mal réservés pour juillet et août. C’est assez inhabituel », note le propriétaire, Philippe Gredin.

Il explique le phénomène par les retards sur les chantiers de construction résidentielle, qui ont retardé la date du déménagement de nombreux ménages. D’autres ont simplement mis sur pause leur projet de déménagement, à cause du stress lié à la situation ou encore par manqued’argent, beaucoup de personnes ayant perdu leur emploi dans les derniers mois.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En plus des autres mesures sanitaires, les camions doivent être désinfectés tous les soirs.

« On a aussi constaté que beaucoup plus de gens ont fait appel à des professionnels. Au début de la crise, les rassemblements étaient interdits, alors impossible de faire son déménagement entre amis. Maintenant, il y a un relâchement, mais on sent que beaucoup se sentent davantage en sécurité avec des professionnels », poursuit M. Gredin.

Pierre-Olivier Cyr partage son opinion. Il croit même avoir attiré quelques clients de ses concurrents grâce aux mesures sanitaires exceptionnelles prises par sa compagnie. Mais si les affaires semblent bien aller, le profit passe dans l’achat de matériel de protection et dans le nettoyage des camions. « On s’adapte, on fait ce qu’il faut. Mais si cette situation devait être notre nouvelle réalité, je n’aurais pas le choix que d’augmenter nos prix, d’ajouter une taxe COVID-19 à notre service. J’espère qu’on n’en arrivera pas là. »

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