Se prostituer pour survivre à la crise du coronavirus

Celles qui veulent quitter ce milieu manquent de ressources pour le faire.
Photo: iStock Celles qui veulent quitter ce milieu manquent de ressources pour le faire.

Isabelle a cru qu’elle pourrait mettre une croix sur ses clients pour de bon. Devant la faim et le coût de son loyer, alors que le Québec était en pleine crise du coronavirus, elle a dû revoir deux hommes pour leur offrir du sexe chaque semaine. Avec la pandémie, les besoins des victimes d’exploitation sexuelle, qui cherchent à se sortir de l’univers de la prostitution, sont criants, soulignent des organismes qui réclament des ressources d’hébergement qui leur soient consacrées.

« Je veux juste arrêter, mais je ne suis pas capable », confie la femme en entrevue avec Le Devoir. « Il me manque 200 $ par mois pour arriver à payer mes factures », poursuit celle dont l’anonymat a été préservé.

Avec la mise sur pause du Québec en mars dernier qui a entraîné la fermeture des salons de massages érotiques et des bars de danseuses nues, de nombreuses victimes d’exploitation sexuelle se sont retrouvées dans des situations d’extrême précarité partout à travers la province.

La femme insiste : elle ne vend pas son corps par choix. « Chaque fois, c’est une souffrance. Je vomis avant que mon client arrive et après lorsqu’il repart. Il faut que les gens nous perçoivent comme des humains. Je ne suis pas une trou-de-cul, je ne veux pas faire ça toute ma vie », dit-elle, la gorge nouée par l’émotion.

Des témoignages comme celui d’Isabelle, Élisabeth Houde en reçoit régulièrement. La travailleuse sociale de l’organisme 2159, situé à Longueuil, a passé des jours complets à tenter de trouver de l’hébergement à des victimes d’exploitation sexuelle âgées de 15 à 25 ans. C’est que son organisme offre actuellement seulement trois places dans son établissement pour les loger. « Il y en a qui ont voulu quitter ce milieu-là et aller vers des ressources. J’ai appelé à Montréal, à Laval, en Montérégie… j’étais rendu à appeler à Saint-Hyacinthe », raconte Mme Houde.

Pourtant, l’organisme dispose d’un étage complètement aménagé où de 8 à 10 femmes supplémentaires pourraient être accueillies sur une période allant jusqu’à 18 mois.

« Notre but, c’est d’ouvrir cet étage-là exclusivement pour les victimes d’exploitation sexuelle qui ne cadrent pas avec la majorité des autres ressources d’hébergement qui existent », mentionne Mme Houde.

L’organisme fait toutefois face au même défi que les autres ressources d’hébergement consacrées aux femmes, que ce soit en violence conjugale ou en itinérance, c’est-à-dire le manque de financement. Selon l’organisme, il leur faudrait de 200 000 $ à 400 000 $ pour l’embauche de deux travailleuses sociales ainsi que pour assurer une surveillance à temps plein. « Quand une femme nous appelle, c’est là, maintenant que ça doit se passer », souligne Mme Houde.

En temps de pandémie, l’impact du manque de ressources pour permettre d’offrir des solutions aux femmes qui souhaitent quitter la prostitution ou leur proxénète s’est intensifié, note aussi Diane Matte, fondatrice de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle. « Lorsque le 1er du mois arrive, les femmes réalisent leur incapacité de payer leur logement ou de se nourrir. On a reçu beaucoup d’appels de nouvelles femmes qui cherchent la porte pour trouver des solutions pour se sortir de la prostitution », indique Mme Matte.

À la fin du mois d’avril, un salon d’hébergement d’urgence a pu être ouvert à Longueuil grâce à la mobilisation du Service de police de la Ville de Longueuil (SPAL) et de plusieurs partenaires.

La police a fait une tournée médiatique au mois de mai pour tendre la main aux femmes victimes d’exploitation sexuelle en leur offrant un toit et de la nourriture. « On s’était fixé un budget qui, selon nous, allait permettre de couvrir au moins six semaines, mais on a atteint la limite après seulement quatre semaines », indique l’agent Ghislain Vallières.

Il me manque 200 $ par mois pour arriver à payer mes factures

Selon lui, la pandémie de COVID-19 vient souligner à grands traits qu’il y a une urgence d’offrir un hébergement permanent pour les femmes prostituées.

« De l’hébergement pour des femmes victimes d’exploitation sexuelle, avec des intervenantes qui ont une formation pour travailler avec ces femmes, ça n’existe ni sur la Rive-Sud ni ailleurs au Québec », souligne-t-il. « On ne peut pas continuer à les amener dans des ressources pour femmes victimes de violence conjugale ou pour itinérantes, parce que leur traumatisme n’est pas du tout le même. On parle de femmes qui ont été exploitées sexuellement, qui parfois sont toxicomanes, qui parfois aussi ont été institutionnalisées à un jeune âge en passant par la DPJ, elles ont besoin de ressources qui prennent en considération leur réalité », insiste le policier, qui fait partie de l’équipe implantée en 2019 pour aider les victimes d’exploitation sexuelle.

Avec le déconfinement, il ne faut pas que les femmes prostituées tombent dans l’oubli, dit Joëlle Safadi, coordonnatrice psychosociale au SPAL. « L’aveuglement politique demeure quand même par rapport à cette clientèle-là et elles ont droit à leur dignité comme tout le monde, déplore Mme Safadi. Il faut arrêter de niaiser. Il y a un besoin de financement pour avoir un toit pour elles avec des services complémentaires à même la ressource pour qu’elles puissent sentir le cocon autour d’elles et trouver la force de rebondir, sans avoir à faire trois heures de voyagement pour aller chercher leur bouffe, après une heure pour leur suivi psychologique, une autre heure pour consultation en désintox et sans oublier leur rendez-vous pour leur employabilité. Je veux dire, même nous, on ne le ferait pas. »

À Québec, la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineures a repris ses travaux — de façon virtuelle — cette semaine. « On n’est pas encore rendus aux recommandations, on veut d’ailleurs entendre au mois d’août les gens du milieu sur la façon dont a été vécue la pandémie, mais aussi sur l’après-COVID-19 », indique le député caquiste Ian Lafrenière, qui préside la commission. L’ancien policier rappelle que celle-ci axe ses travaux sur l’exploitation sexuelle à des fins commerciales visant les mineures dans le but de les soutenir lorsqu’elles passent à l’âge adulte. Un rapport devrait être rendu à l’automne 2020.

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