Infections de COVID-19 dans les fermes du Québec

L’ennemi invisible fait son chemin jusqu’aux fermes du Québec. En plus de l’éclosion signalée à l’usine Vegpro International à Sherrington, en Montérégie, une vingtaine de cas de COVID-19 ont été confirmés dans au moins cinq autres exploitations de la province au début de mai.

Près d’une cinquantaine de travailleurs agricoles temporaires ont été infectés par la COVID-19 dans plusieurs régions depuis le début de la pandémie, selon des sources officielles. En plus des vingt-cinq cas rapportés jusqu’à présent chez Vegpro International, trois autres cas ont été rapportés en Montérégie (deux à Sainte-Clotilde-de-Châteauguay et un à Saint-Rémi), seize dans Chaudière-Appalaches (quinze à Sainte-Clotilde-de-Beauce et un à Saint-Charles-de-Bellechasse) et un à Port-Cartier, sur la Côte-Nord.

Concernant le plus grand foyer d’éclosion rapporté jusqu’à présent, chez Vegpro, la Direction de santé publique de la Montérégie a indiqué au Devoir qu’en date du 19 juin, il y avait vingt-cinq cas de COVID-19, dont sept travailleurs qui ne sont pas des travailleurs étrangers temporaires et dix-huit travailleurs guatémaltèques temporaires.

« Aucun nouveau cas n’a été détecté lors du dépistage de quinze autres travailleurs effectué par l’unité mobile installée chez l’employeur la semaine dernière [la semaine du 8 juin] », précise Chantal Vallée, agente d’information.

Ramiro (nom fictif) éprouve une grande détresse depuis que les deux premiers cas de COVID-19 sont apparus à la fin mai là où il œuvre depuis plus de cinq ans. Travailleur agricole saisonnier guatémaltèque arrivé au Québec pour la première fois il y a près de six ans, le père de famille de 43 ans souhaite que son nom ne soit pas publié, par crainte de subir des représailles de la part de son employeur.

« Je n’ose pas dire à ma famille ce qui se passe chez mon employeur, a-t-il confié au téléphone au Devoir le 7 juin. Je ne voudrais pas inquiéter ma femme ni mes enfants, mais je suis très stressé et j’ai besoin d’en parler. »

Vegpro International a été obligé de mettre près de cinquante travailleurs en quarantaine préventive.

« J’ai été épargné de justesse, mais nous courons tous un risque en venant travailler ici cette année », ajoute Ramiro.

Selon lui, les deux premiers travailleurs déclarés positifs œuvrent à l’année dans la compagnie et viennent de l’extérieur de la ferme. Ses propos ont été corroborés par des collègues ayant contacté le coordonnateur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ), Michel Pilon.

« Une douzaine de travailleurs de cette entreprise nous ont contactés par la ligne d’assistance sans frais en espagnol que nous avons mise à la disposition de tous les travailleurs cette année », souligne ce dernier. L’équipe du RATTMAQ a distribué des dépliants en espagnol à tous les travailleurs arrivés à l’aéroport de Montréal depuis le mois d’avril, leur expliquant leurs droits pendant la quarantaine.

J’ai été épargné de justesse, mais nous courons tous un risque en venant travailler ici cette année

 

« Ces employés nous ont rapporté que les deux premiers cas de COVID-19 détectés dans la compagnie venaient de l’extérieur et auraient par la suite infecté dix-huit travailleurs temporaires guatémaltèques, poursuit M. Pilon. Or, des informations ont circulé dans certains médias voulant qu’un travailleur temporaire guatémaltèque à la ferme depuis un an aurait été le foyer de l’éclosion. Ça ne marche pas. »

Du côté de la Direction de santé publique de la Montérégie, on indique que « le premier cas chez Vegpro a été déclaré le 20 mai et qu’il ne s’agissait pas d’un travailleur étranger temporaire ». « L’équipe de santé au travail a commencé ses interventions de soutien auprès de l’employeur le 25 mai et une enquête a eu lieu au cours des jours suivants afin d’identifier et d’isoler les contacts étroits de ce cas », explique Chantal Vallée.

La Santé publique aurait été mise au courant d’un premier cas parmi les travailleurs étrangers temporaires seulement le 28 mai. « Nous avons reçu la demande le 29 mai pour faire dépister vingt-quatre travailleurs qui étaient tous des contacts étroits du travailleur étranger temporaire, dit Mme Vallée. Les tests ont été faits le lendemain dans un centre de dépistage, l’unité mobile n’étant pas disponible à cette date. »

Par ailleurs, la Santé publique est intervenue chez un producteur agricole à Sainte-Clotilde-de-Châteauguay, où deux cas ont été détectés. « Nous avons soutenu l’entreprise dans la mise en place de mesures préventives de la propagation de la COVID-19 », explique Mme Vallée. Toutefois, en date du 19 juin, le cas du travailleur infecté chez un maraîcher à Saint-Rémi n’était pas encore connu de l’équipe de santé au travail.

100 % de la main-d’œuvre

Près de 10 000 travailleurs mexicains viennent dans les fermes du Québec chaque année. Mais cette année, la plupart des producteurs agricoles manquent de main-d’œuvre, uniquement 70 % de ces 10 000 travailleurs ayant pu obtenir leur permis de travail jusqu’à maintenant.

Caroline Dion est cultivatrice de pommes de terre, fraises, framboises et bleuets à Saint-Charles-de-Bellechasse. En temps normal, elle embauche dix travailleurs agricoles temporaires mexicains. Cette année, seulement quatre sont au rendez-vous. « Trois jours après la fin de la quarantaine de début mai, un des travailleurs a commencé à montrer des symptômes de la COVID-19, raconte-t-elle. Il a été déclaré positif. » La Santé publique a ordonné que les trois autres travailleurs soient mis en quarantaine préventive.

« J’ai perdu 100 % de la force de travail pendant quatre semaines ! regrette Mme Dion. Cela nous a vraiment mis dans le trouble et nous a causé un stress énorme. Toute ma famille a travaillé beaucoup d’heures. Nous avons mis les bouchées doubles, même quadruples ! » explique-t-elle.

Les quatre travailleurs sont de retour au travail depuis le 22 mai. Toutefois, l’inquiétude financière demeure présente. « Je voudrais savoir qui va payer pour la deuxième quarantaine préventive de mes travailleurs, car leur assureur privé paiera uniquement pour le travailleur déclaré positif. »

« Ce n’était pas un ou deux, c’était toute la gang ! lance de son côté Rénald Gilbert, producteur de sapins de Noël à Sainte-Clotilde-de-Beauce. Normalement, la taille du printemps aurait dû être terminée à la fin mai, mais dans le meilleur des cas, on va finir vers la Saint-Jean-Baptiste cette année. »

Le premier travailleur infecté dans sa ferme a commencé à faire la fièvre deux jours après être sorti de quarantaine. « Le centre de santé local nous a dit qu’il fallait attendre 48 heures pour faire le test, souligne-t-il. Quelques jours plus tard, les quinze travailleurs ont été testés à l’Hôpital de Thetford Mines. À ce point-là, ils étaient tous malades ! »

M. Gilbert dénonce un manque de responsabilité de la part de la Santé publique. « Ils auraient dû agir dès qu’il y a eu la moindre indication de COVID-19 dans ma ferme. »

La Direction de santé publique de Chaudière-Appalaches n’a pas répondu aux appels du Devoir.

M. Gilbert s’explique mal comment l’éclosion a pu commencer après la quarantaine. « Ça n’a pas pris de temps pour que la contagion éclate, déplore-t-il. Pourtant, on a logé un travailleur par chambre dans un ancien foyer pour personnes âgées et une seule personne de la compagnie était en contact avec eux pour l’achat et la livraison de leur épicerie. Le seul moment où ils ont eu du contact après la quarantaine, c’est dans l’autobus qui les transporte du foyer à la ferme. »

Les 15 travailleurs mexicains infectés employés par M. Gilbert sont de retour au travail depuis le 1er juin. 

Consulats

À Montréal, la consule générale du Guatemala, Guisela Godinez Sazo, dit suivre « quotidiennement les travailleurs guatémaltèques infectés chez Vegpro. Seize d’entre eux ont déjà été réintégrés dans leur travail ».

« Nous avons mis en place un système de téléconférence afin d’établir une communication directe avec les employeurs, compte tenu des restrictions pour les visites dans les fermes », déclare-t-elle. Selon le consulat, entre 3000 et 4000 travailleurs guatémaltèques sont en sol québécois actuellement.

Son homologue pour le Mexique, Alejandro Estivill Castro, affirme qu’« il n’y a eu aucun travailleur mexicain infecté chez Vegpro ». « Toutefois, nous avons eu vingt et un cas de travailleurs mexicains infectés par la COVID-19 ailleurs dans la province depuis le début mai », ajoute le consul général.

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