Les prénoms chouchous sont…

Ce sera Emma ou Florence ? Félix ou Léo ? Donner à son enfant un prénom plutôt qu’un autre est-il garant de son succès futur… ou au contraire, d’une vie semée d’embûches ? Quoi qu’il en soit, le choix des parents, révélateur d’une époque, n’est pas fortuit, eux qui consacrent à cet exercice aussi important qu’inévitable une bonne dose de réflexion.

« On se fait interpeller sans cesse par notre prénom. Il sert autant à nous identifier auprès du gouvernement que dans nos relations sociales les plus banales », lance au bout du fil Étienne Guertin-Tardif, professeur de sociologie au cégep.

Retraite Québec (qui gère l’Allocation famille) a dévoilé jeudi son palmarès des prénoms les plus populaires l’an dernier, un exercice qu’il renouvelle chaque année depuis 40 ans. Coup de théâtre : le prénom William, qui caracolait en tête de liste depuis six ans, a été détrôné par Liam. Quelque 695 nourrissons ont hérité de ce prénom l’an dernier, contre 659 petits William.

À quelques lettres près, variation sur le même thème, dites-vous ? Il faut dire que la popularité de William, après avoir connu un boom au tournant des années 1990, perd des plumes depuis une dizaine d’années dans la province.

Tout le contraire d’Emma, qui ne cesse de séduire les nouveaux parents québécois. Du moins, jusqu’à l’an dernier. Car le prénom a glissé au deuxième rang en 2019, derrière Olivia. Tout près de 550 Olivia ont vu le jour en 2019, alors qu’il y a eu 517 Emma.

On retrouve en troisième place pour les filles Alice, qui talonne de près Emma. Du côté des garçons, Thomas suit de près William, poursuivant sa remontée amorcée en 2017 après quelques années creuses. Jacob et Zoé, eux, ont disparu du palmarès.

 

De manière générale, les prénoms courts ont la cote, une tendance qui s’observe depuis quelques années déjà. Exit les prénoms composés. Et du côté des garçons, une influence anglophone saute rapidement aux yeux avec des prénoms tels que Liam, Logan ou encore Noah.

Les influences venant de l’international sont légion dans notre monde hyperconnecté, élargissant du coup notre répertoire de prénoms possibles, fait remarquer le professeur Étienne Guertin-Tardif. Il y a quelques décennies à peine, un prénom était souvent hérité d’un proche parent, dit-il, donnant l’exemple d’un grand-parent ou d’un ancêtre un peu plus lointain. Aujourd’hui, les parents s’accordent beaucoup plus de liberté, et y réfléchissent donc « de long en large ».

Leur choix ne sont plus tributaires du clergé catholique et de sa bénédiction, renchérit de son côté Laurence Charton, sociologue à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Les Jean, Marie, Pierre ou Anne ont été laissés de côté au profit de prénoms plus « créatifs ». L’inspiration peut maintenant venir d’une personnalité connue, d’un chanteur populaire ou d’un personnage fictif particulièrement marquant.

« Depuis que les parents font le choix du prénom de leur enfant, il est devenu un objet de mode particulier, qui est obligatoire, gratuit, et qui échappe à toute influence publicitaire. Il n’y a aucune organisation qui a encouragé ma mère à m’appeler Étienne. Ça nous permet vraiment de saisir le goût dans une forme pure si je peux dire », reprend Étienne Guertin-Tardif.

Désormais donc, une foule de questions y passent : de la sonorité des prénoms sur la table à ce qu’ils évoquent comme image lorsqu’on y songe. Sans oublier l’avis de l’entourage, qui peut peser lourd dans la balance lorsqu’on tergiverse.

Quoique parfois, on préfère tenir la famille dans le noir, fait remarquer Laurence Charton, qui en a eu la preuve il y a deux ans lors d’une étude qu’elle a co-réalisée. La sociologue, spécialisée dans le champ de la famille, a analysé des forums de discussions en ligne où des parents se consultaient sur le choix du prénom, cherchant à éviter par exemple un jeu de mots malheureux auquel ils n’avaient pas pensé. La recherche d’originalité guidait souvent leur décision, « en dehors de toute référence familiale », rapporte Mme Charton.

Une chose est sûre : choisir un prénom n’a rien de banal pour les parents en devenir, juge quant à elle la Dre Christine Grou, présidente de l’ordre des psychologues du Québec. « C’est un des premiers jalons de la construction de l’identité d’une personne », résume-t-elle.

Les prénoms qui deviennent très populaires, comme Éric ou Stéphanie, vont vivre par la suite une chute vertigineuse

Ainsi, il n’est pas rare que les parents se projettent dans l’avenir afin de valider — ou infirmer — leur choix, conscients que celui-ci n’est jamais sans conséquence. « Est-ce que le prénom lui ira lorsqu’il sera grand, quoi qu’il fasse ? », suggère en guise d’exemple la Dre Grou. Bon nombre de parents vont aussi tenter de prévoir le caractère de l’enfant pour guider leur choix, soucieux que leur coup de cœur concorde avec la personnalité anticipée de leur progéniture.

Aux yeux de la neuropsychologue, ce processus est le fruit d’une longue réflexion qui commence bien avant la naissance du nourrisson et qui se termine après sa venue au monde. Même que c’est le premier contact avec le bébé qui cristallise bien souvent la décision finale des parents, dit-elle. Un peu à la tête du client, quoi.

Mais revenons aux données de Retraite Québec. Les prénoms uniques sont de moins en moins courants. Et dans cette valse des prénoms prisés pour les nouveau-nés chaque année, il y a des vainqueurs, mais aussi des perdants.

 

Fort populaires il n’y a pas si longtemps, les prénoms Éric, Jonathan et Sébastien sont ceux qui ont perdu le plus de plumes depuis les années 1980. Idem pour Julie, Mélanie et Karine du côté des filles.

« Les prénoms qui deviennent très populaires, comme Éric ou Stéphanie, vont vivre par la suite une chute vertigineuse », avance le professeur Guertin-Tardif. Un sort similaire attend peut-être les noms qui cartonnent présentement, poursuit-il, et il est probable que, d’ici vingt ans, « on ait peine à imaginer un bébé qui s’appelle William ». Comme quoi, la roue tourne.

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