«Un deuil ne peut pas être mis sur pause»

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
La professeure Mélanie Vachon craint que, chez certaines personnes accaparées par les urgences immédiates de la crise sanitaire et du confinement, le deuil soit balayé sous le tapis.
Photo: Getty Images La professeure Mélanie Vachon craint que, chez certaines personnes accaparées par les urgences immédiates de la crise sanitaire et du confinement, le deuil soit balayé sous le tapis.

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé mentale

Des milliers de décès sont survenus au Québec dans les derniers mois. Chacun a laissé plusieurs personnes dans le deuil, dont certaines dans de douloureuses conditions. Selon une experte, des excuses de la part des CHSLD et des autorités pourraient aider les personnes endeuillées.

Au début de la pandémie, Mélanie Vachon, professeure au Département de psychologie de l’UQAM, anticipait certaines souffrances chez les personnes endeuillées. Elle s’attendait à celles liées à l’impossibilité de dire au revoir à un proche, de lui tenir la main jusqu’à son dernier souffle, de voir son corps après son décès et d’organiser des rites funéraires selon ses volontés. Mais à l’aune de longues entrevues qu’elle mène actuellement auprès d’elles pour un projet de recherche, elle se montre préoccupée par une détresse qu’elle n’avait pas prévue. « J’ai été particulièrement saisie par les récits de personnes qui ont été confrontées à des soins très inadéquats. »

Les témoignages qu’elle recueille font état de soignants fiévreux qui ont côtoyé le proche ou de CHSLD ne donnant aucune nouvelle durant deux semaines avant d’annoncer le décès. « Les gens qui vivent avec ça dans leur deuil ressentent de la colèreet un sentiment d’injustice. » Dans certains cas, le regret de ne pas avoir sorti la personne du CHSLD s’ajoute au désarroi.

« Le regret, la colère et le sentiment d’injustice sont des éléments qui peuvent complexifier le deuil », indique Mélanie Vachon. Dans les deuils compliqués et persistants, une détresse intense peut se poursuivre durant plusieurs mois, voire plusieurs années. La personne développe parfois un trouble de stress post-traumatique, une dépression ou de l’anxiété qui l’empêchent de fonctionner normalement sur une longue durée. « Je pense qu’il y a un certain nombre d’excuses qui devraient être faites de la part de certains dirigeants de CHSLD et de certaines personnes en autorité, croit Mélanie Vachon. Reconnaître leurs torts, admettre qu’ils auraient pu faire autrement, qu’ils n’avaient pas tous les outils, ça pourrait aider les personnes endeuillées. »

Le choc peut parfois se révéler brutal. La COVID-19 laisse peu ou pas de temps pour se préparer au départ d’un être cher. Mélanie Vachon note que les participants à sa recherche sentent que leur proche leur a été arraché par quelque chose « de gros et de violent ». « L’aspect de la soudaineté entraîne une difficulté dans le processus de deuil », souligne d’ailleurs Nathalie Viens, coordonnatrice du Centre de formation Monbourquette sur le deuil à la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal.

Deuil sous le tapis et bombe à retardement

En avril dernier, Mme Viens a publié en ligne un Guide pour les personnes endeuillées en période de pandémie. « Il n’y a pas beaucoup plus de personnes en deuil qui consultent par rapport à d’habitude », indique-t-elle, inquiète, après avoir parlé à des organismes communautaires et des psychologues spécialisés. Elle craint que, chez certaines personnes accaparées par les urgences immédiates de la crise sanitaire et du confinement, le deuil soit balayé sous le tapis. Elle rappelle que les gens ont besoin d’un espace pour vivre leurs émotions et les exprimer. « Un deuil ne peut pas être mis sur pause, affirme-t-elle. Il débute avec le décès de la personne. Je peux reporter une cérémonie funéraire, mais mon deuil se fait quand même et il a besoin que j’en prenne soin. »

« Depuis la semaine dernière, on commence à se rendre compte qu’il y a de petites bombes à retardement. C’est en train d’éclater », corrobore Josée Masson, fondatrice et directrice de Deuil-Jeunesse. En avril dernier, son organisme a été désigné comme ressource dans le programme spécial du gouvernement du Québec pour soutenir les personnes endeuillées. Il offre une ligne d’écoute 12 heures par jour, 7 jours sur 7, ainsi que trois consultations gratuites. Mais la population semble avoir tardé à solliciter ses services. « Il y a beaucoup de pleurs aigus dans les appels qu’on reçoit actuellement. » La travailleuse sociale note également que plusieurs sentent « que leur deuil est dilué dans tous les autres ».

« Avec le confinement, les gens étaient dans un deuil intime, isolés avec leur peine. Puis, comme leur proche est décédé parmi 90 autres personnes le même jour, ça apportait quelque chose de presque anonyme », note Mélanie Vachon. La chercheuse sent chez ces gens un besoin de raconter leur histoire. Avec des collègues, elle a lancé une page Facebook et espère mettre en ligne d’ici la fin du mois un espace Web pour soutenir les proches aidants et les personnes endeuillées. Et, malgré le décalage, organiser des célébrations en personne demeure crucial, assure-t-elle. « Ça va être différent de les tenir trois ou six mois plus tard, parce qu’on n’est pas à la même place dans son deuil, souligne Mme Vachon. Mais c’est toujours pertinent de commémorer et de se retrouver auprès de ses proches pour célébrer la mémoire d’une personne qui nous a quittés. Cela va avoir un effet réparateur et de soutien. »

Jeunes en deuil loin de leurs confidents


Depuis quelques semaines, Deuil-Jeunesse reçoit des appels d’enseignants dont certains élèves reviennent en classe avec un grand-parent en moins. Dans les derniers mois, les enfants et les adolescents ont été privés de l’école et de leurs loisirs qui leur changent habituellement les idées en période de deuil. Ils sont demeurés confinés dans une maison leur rappelant constamment l’absence ou la peine d’un parent. Et surtout, ils se sont retrouvés loin de leurs confidents. « L’isolement risque d’avoir eu un impact important, considère Josée Masson. Plusieurs jeunes ont probablement gardé à l’intérieur d’eux-mêmes beaucoup de choses. On dit souvent que ce qui ne s’exprime pas s’imprime. » La travailleuse sociale a collaboré à une fiche d’information du ministère de la Santé et des Services sociaux aiguillant les adultes sur les manières d’accompagner les jeunes selon leur âge à travers cette expérience douloureuse. Elle invite les parents à demander à leurs enfants de nommer ce dont ils ont besoin. « Comme on les avait à proximité, on leur a moins posé la question, parce qu’on les voyait et qu’on a interprété comment ils se sentaient. Or, on doit faire attention à nos interprétations », prévient-elle.