Faire la lumière sur les décès en CHSLD

Des proches de victimes saluent l’annonce d’une enquête publique pour élucider les problèmes qui auraient pu être évités dans les résidences.
Photo: Renaud Philippe Archives Le Devoir Des proches de victimes saluent l’annonce d’une enquête publique pour élucider les problèmes qui auraient pu être évités dans les résidences.

« Les résidents des milieux d’hébergement ne méritaient pas de mourir et surtout pas dans ces conditions-là », a lancé Anne Kettenbeil, mercredi après-midi, après avoir pris connaissance de la décision de la coroner en chef de mener une vaste enquête publique sur des décès survenus durant la pandémie. « Les CHSLD publics, comme privés, n’ont jamais été protégés suffisamment », a-t-elle poursuivi. Sa conjointe, Solange Arsenault, est décédée des suites de la COVID-19 le 28 mars dernier.

Mme Kettenbeil avait été témoin de l’émergence d’un foyer d’éclosion au pavillon Alfred-Desrochers de l’Institut de gériatrie de Montréal. Au chevet de sa conjointe, qui n’avait pas encore reçu son diagnostic de la COVID-19, elle avait rapidement constaté le manque d’équipement et de préparation pour faire face à la pandémie. « Il y a eu de la négligence, mais pas sur le terrain. Les préposées, les infirmières et les chefs d’unités ont essayé de faire ce qu’ils pouvaient. La négligence vient de plus haut, de ceux qui devaient prendre des décisions et qui n’ont pas priorisé les milieux d’hébergement et il est important de faire la lumière là-dessus », estime-t-elle.

De nombreuses familles québécoises sont dans l’attente de réponses quant aux dernières heures de vie de leur proche, souligne le président du Conseil pour la protection des malades, Paul Brunet. « La COVID-19 a eu le dos large. Des centaines de personnes sont décédées isolées sans que leur famille puisse les voir une dernière fois et sans qu’elles puissent s’assurer qu’elles ont eu les soins appropriés », a-t-il fait remarquer.

Aux yeux de M. Brunet, il faudra reconstituer le fil des événements afin de repérer les manquements, surtout sachant qu’une deuxième vague est attendue. « Il faut que ça se fasse vite, parce que si ça prend un an avoir le rapport, ça ne permettra pas de corriger la situation rapidement pour éviter d’autres décès », a-t-il fait valoir.

« Histoire triste »

La ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, a repoussé mercredi les accusations de négligence lancées contre le gouvernement caquiste durant la crise sanitaire. « Le gouvernement du Québec a fait son possible face à une pandémie mondiale », a-t-elle dit mercredi après-midi. « Il n’y a pas un gouvernement qui veut maltraiter les personnes âgées. […] C’est une histoire triste. On a perdu beaucoup de personnes vulnérables au Québec. Et, on ne veut pas répéter cette histoire », a-t-elle ajouté, tout en rappelant l’existence la Loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité.

À ceux qui imputent à l’État une certaine responsabilité dans la propagation du coronavirus à l’intérieur des milieux de vie pour aînés, Mme Blais a répondu : « On ne savait pas que les personnes asymptomatiques pouvaient être porteuses du virus ! »

La coroner en chef du Québec, Me Pascale Descary, avait ordonné quelques minutes plus tôt la tenue d’une « vaste enquête publique sur certains décès » survenus « dans un contexte de pandémie » dans les milieux d’hébergement pour les personnes âgées, vulnérables ou en perte d’autonomie.

« Pour nous, la cause du décès est un peu accessoire. Elle est facile à identifier. Mais, ce sur quoi on va s’attarder, c’est les circonstances de ces décès. Qu’est-ce qui aurait pu être évité ? Qu’est-ce qui a préparé le terrain pour qu’on en arrive à un tel constat si malheureux. On veut comprendre ce qui s’est passé pour améliorer les choses et éviter que ça se reproduise », a-t-elle expliqué dans un entretien avec Le Devoir. Pour s’en assurer, le Bureau du coroner formulera « des recommandations, pour modifier des façons de faire, des lois, des règlements, des approches, des structures… »

L’enquête publique sera présidée par l’avocate Géhane Kamel, qui est déjà à pied d’œuvre au CHSLD privé Herron à Dorval où des employés infectés, ou craignant d’être infectés, à la COVID-19 avaient laissé des résidents à eux-mêmes dans des conditions déplorables.

La crise, « ça ne touchait pas qu’une seule résidence, mais bien plusieurs résidences pour aînés », a fait valoir Me Descary, ajoutant qu’« il était essentiel de [mettre en branle] une enquête publique considérant l’ampleur de la crise ».

Me Kamel et le Dr Jacques Ramsay, qui lui prêtera main-forte, tireront au clair les circonstances d’autres décès survenus entre le 12 mars et le 1er mai — soit « avant qu’il y ait une certaine organisation » — et qui ont fait l’objet d’un « signalement » puisqu’ils revêtaient un « caractère violent, obscur ou parce qu’il est possiblement lié à de la négligence ». « Il y aura un échantillonnage de certains décès survenus dans certains types de résidences et dans certaines régions du Québec pour avoir un portrait représentatif de la crise à l’échelle du Québec », a résumé Me Descary.

Les coroners mèneront leur enquête dans une « grande transparence » ce qui permettra, selon elle, aux « débats [de] se faire de façon très très ouverte ».

« Totale collaboration »

Le gouvernement Legault offrira sa pleine collaboration à l’enquête publique sur les morts liées à la COVID-19 dans les CHSLD, a promis Mme Blais. « On va collaborer entièrement pour que toute la lumière soit faite. […] On ne veut pas revivre ce que nous avons vécu », a-t-elle affirmé, avant la séance hebdomadaire du Conseil des ministres.

L’élue caquiste a aussi promis de « faire tout en [son] possible » pour mettre en œuvre toutes les recommandations faites par la coroner Géhane Kamel au terme de son enquête. « Quand on me fait des recommandations, je les suis. »

Le gouvernement ne renonce pas à l’idée de tenir une commission scientifique et technique sur la situation des CHSLD durant la pandémie. « Le gouvernement n’exclut rien. […] Tout est sur la table », s’est contentée de dire Mme Blais.

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