Le statut vacillant de certaines statues

Un employé municipal nettoyait dimanche à Milan la statue représentant Indro Montanelli, un célèbre journaliste italien, après qu’elle eut été aspergée de peinture rouge par des inconnus l’accusant de «racisme» et de «colonialisme». Il s’agit de la première statue attaquée en Italie dans la vague de manifestations suscitées dans le monde par l’affaire George Floyd.
Photo: Miguel Medina Agence France-Presse Un employé municipal nettoyait dimanche à Milan la statue représentant Indro Montanelli, un célèbre journaliste italien, après qu’elle eut été aspergée de peinture rouge par des inconnus l’accusant de «racisme» et de «colonialisme». Il s’agit de la première statue attaquée en Italie dans la vague de manifestations suscitées dans le monde par l’affaire George Floyd.

Dans la foulée du mouvement antiraciste ranimé par la mort de George Floyd, une pétition circule pour réclamer le retrait de la statue du fondateur de l’Université McGill, connu pour son passé esclavagiste. Un mouvement qui trouve écho à travers le monde, où plusieurs statues ont été déboulonnées ou vandalisées, encore dimanche à Milan. Ces emblèmes d’un passé colonialiste devraient-ils disparaître de l’espace public ?

« N’importe quel arbre serait mieux que de regarder James McGill », juge Hannah Wallace, à l’origine de la pétition qui avait récolté dimanche soir plus de 2300 signatures. Elle rappelle que l’homme a possédé des esclaves noirs et autochtones et a utilisé la richesse acquise par leur exploitation pour fonder l’Université McGill.

« James McGill fait partie de l’histoire avec ses vertus et ses faiblesses, on ne peut pas changer ça. Mais lui rendre hommage avec cette statue, c’est faire hommage à l’esclavagisme. C’est trop, ça ne peut pas durer », souligne l’un des signataires, Thibault Camara. Pour celui qui se présente comme un immigrant et militant antiraciste décolonial, la mort de George Floyd a fait ressortir toute la colère des « opprimés qui ont maintenant besoin de l’exprimer par des actes », notamment en refusant de rendre hommage quotidiennement à ces personnages historiques au passé « douteux ».

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Dans la foulée du mouvement antiraciste ranimé par la mort de George Floyd, une pétition circule pour réclamer le retrait de la statue du fondateur de l’Université McGill, connu pour son passé esclavagiste. 

Il donne aussi l’exemple de la statue de bronze représentant Sir John A. Macdonald, au centre-ville de Montréal, vandalisée à plusieurs reprises ces dernières années. Elle fait aussi l’objet d’une récente pétition, signée par plus de 16 000 personnes, demandant son déboulonnement. Le premier premier ministre du Canada et l’un des pères de la Confédération est critiqué pour sa violence envers les communautés autochtones.

Mais son retrait n’est pas dans les plans de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, qui a plutôt appelé à un « dialogue » public sur la question la semaine dernière.

Un dialogue que l’on promet pourtant depuis plusieurs années, fait remarquer Dinu Bumbaru, porte-parole d’Héritage Montréal. « Comme d’habitude, ça
traîne et ce n’est pas une priorité. Et à chaque fois, on est pris quand le feu est pogné. »

Il rappelle que la Ville de Montréal s’est dotée d’un Plan d’action en patrimoine en 2017, qui devait justement amorcer une réflexion sur la représentation de ces monuments de commémoration. « Peut-on gérer ces statues simplement comme une affaire d’art public, alors qu’elles sont à la source d’un débat de société ? Notre jugement sur ces personnages a évolué avec le temps, c’est normal. Maintenant, comment on gère ça ? », se questionne M. Bumbaru, appelant la Ville à entamer le dialogue au plus vite.

Mouvement mondial

Le sujet fait aussi débat ailleurs dans le monde. Des États-Unis à la France, en passant par le Royaume-Uni, la Belgique ou encore l’Italie, plusieurs statues et monuments ont été dégradés ou déboulonnés par des manifestants dans les dernières semaines, en signe de révolte contre ces emblèmes du passé colonialiste. À Milan, la statue d’un célèbre journaliste italien, Indro Montanelli, a été aspergée de peinture rouge dimanche et taguée de l’inscription « raciste, violeur ».

Aux États-Unis, des monuments confédérés ont été mis à terre et des statues de Christophe Colomb décapitées dans les dernières semaines. Au Royaume-Uni, le mot « raciste » a été inscrit sur la statue de l’ex-premier ministre Winston Churchill, près du parlement à Londres, tandis que le monument représentant Edward Colston, un marchand d’esclaves ayant vécu au XVIIe siècle, a carrément été jeté à l’eau à Bristol.

Comme d’habitude, ça traîne et ce n’est pas une priorité. Et à chaque fois, on est pris quand le feu est pogné.

 

De l’avis de Francis Langlois, professeur d’histoire au cégep de Trois-Rivières, la réflexion mondiale sur le racisme — soulevée par la mort de George Floyd — est si profonde qu’elle a poussé chaque société à regarder en face ses inégalités raciales et sa propre histoire d’un autre œil.

« Le processus était déjà amorcé, entre autres aux États-Unis. Cette idée de s’attaquer aux symboles du racisme et du colonialisme avait pris de l’ampleur après la fusillade dans une église noire à Charleston en 2015 et après les émeutes de Charlottesville en 2017. La mort de George Floyd a accéléré les choses, non seulement dans le pays, mais ailleurs dans le monde », note M. Langlois.

Effacer l’histoire ?

Mais retirer ces emblèmes, n’est-ce pas une façon de renier le passé, voire de l’effacer ? s’inquiètent plusieurs politiciens et citoyens réagissant à ce mouvement mondial.

Le président français, Emmanuel Macron, a d’ailleurs déclaré dans un message à la nation dimanche que, si la France sera « intraitable » face au racisme, elle « n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire ». Pas question non plus de déboulonner des statues, a-t-il insisté, réagissant à une série de manifestations durant lesquels certaines jugées racistes ont été prises pour cibles.

« On enseigne l’histoire à l’école et dans les livres. Ces statues servent de commémoration, c’est différent. Vouloir les enlever, ça témoigne justement de l’histoire d’aujourd’hui, d’une réflexion qu’on a maintenant en 2020. On écrit l’histoire par un tel acte », soutient Jonathan Livernois, professeur agrégé d’histoire littéraire et intellectuelle à l’Université Laval.

Il donne l’exemple de la place de la Concorde à Paris. « Autrefois, elle s’appelait la place de la Révolution, et avant ça, la place Louis XV. En la rebaptisant, on n’a pas effacé l’histoire, on a écrit un nouveau chapitre. »

Le professeur appelle cependant à « bien réfléchir » avant de passer à l’acte et d’éviter d’être guidé uniquement par nos émotions.

Francis Langlois abonde dans ce sens, en insistant quant à lui sur la nécessité que des réformes en profondeur accompagnent le fait de rebaptiser des endroits ou le déboulonnement de monuments. « Ces actes sont symboliques avant tout. Si l’on veut écrire un nouveau chapitre de l’histoire et réellement changer la situation des communautés noires ou autochtones, il faut que le milieu politique prenne aussi des mesures ».

Avec l’Agence France-Presse

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4 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 15 juin 2020 06 h 04

    Oui la tombée de ces statues commémorant des personnes peu dignes me semble être la bonne voie pour écrire plus justement, en toute justice, l’histoire. Les écoles, les universités doivent faire un travail objectif dans la pédagogie historique ainsi nous ne croiserons plus de ces statues saluant l’horreur et le crime. Qu’on ne parle pas de contexte d'époque parce que du temps de ces êtres statufiés il y avait le même discours qu’aujourd’hui contre le racisme et la spoliation des peuples et de leurs terres. La video et la démonstration d’Emilie Nicolas dans Le Devoir est excellente d’un point de vue pédagogique et humain. Merci.

  • Luc Caron - Inscrit 15 juin 2020 07 h 17

    Remettre l'histoire à zéro en 2020

    Où irons-nous sans histoire? L'histoire est une source d'enseignement incontournable du meilleur et du pire de l'humanité... Les horreurs de la guerre, les génocides et l'escalavagisme doivent servir de mises en garde, ce sont des souvenirs honteux mais, ils doivent rester bien vivants dans la mémoire collective.

    En visite au parc de Greenwich en Angleterre je me retrouve au pied de la statue du général Wolfe, sur la base on peut y lire : ''James Wolfe 1727-1759, victor of Quebec, lived here''. Vous pensez pas qu'en tant que québécois j'aurais pas le goût de la déboulonner la statue du grand général Wolfe!!... Ça me donnerait quoi ? L'histoire ne changera pas pour autant. Cependant, il y a là un enseignement important pour nous tous les francophones du Québec, celui de rester vigilants afin de protéger notre langue, nos valeurs et notre culture.

    Déboulonner des statues et vouloir repartir l'histoire sur une page vierge est une vision très simpliste face à la complexité de la nature humaine et la richesse de son évolution sur cette Terre.

  • André Ouellet - Abonné 15 juin 2020 11 h 02

    statuons

    Statuons l,histoire
    N!effacés pas les cicatrices de l,HIstoire.
    Cinstruisant des répliques, ex. Nelson MAndela, de notre temps pour marquer notre evolution.

    • André Ouellet - Abonné 15 juin 2020 12 h 49

      Desolé des fautes, je déteste ce clavier