La «petite Pologne» se serre les coudes

Kamila Bryla fait partie des livreurs bénévoles au service des personnes à risque, et donc confinées, de la communauté.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Kamila Bryla fait partie des livreurs bénévoles au service des personnes à risque, et donc confinées, de la communauté.

Sa soutane rouge et blanc rappelle les couleurs de sa Pologne natale. Comme chaque matin depuis fin mars, c’est devant des bancs d’église déserts que le prêtre Dariusz Szurko allume ses cierges, en ce vendredi frisquet de mai. Sur le coup de huit heures trente, pandémie ou pas, c’est jour de messe à la paroisse centenaire de la Très-Sainte-Trinité, un petit repaire de fidèles polonais à Pointe-Saint-Charles.

Dans ce décor liturgique, un dispositif de fortune détonne : à deux pas de l’autel flanqué d’un portrait du pape Jean-Paul II, un téléphone intelligent posé sur un trépied diffuse la cérémonie en direct. Une messe virtuelle, donc. En polonais, bien sûr.

Sauf que tout ne s’est pas fait sans anicroche, admet le père franciscain qui, dans la foulée de la crise, a dû se procurer des routeurs pour établir une connexion Internet, alors inexistante dans son église. « Les gens m’écrivent : “c’est bien, ce que vous faites, merci, père Dariusz !” » s’exclame le quinquagénaire, dans son bureau qui jouxte la chapelle, dont le tableau de la Vierge de Częstochowa, icône de la foi catholique polonaise, honore ses origines.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le prêtre Dariusz Szurko célèbre la messe sur Facebook.

Surtout, Dariusz Szurko ne cherche pas à jouer les célébrités avec ces messes, diffusées sur la page Facebook de sa paroisse. « Même si une personne seulement est touchée, ça en vaut la peine, argumente-t-il. Je m’efforce d’assurer une bonne qualité de célébration pour les gens à la maison, comme s’ils étaient à l’église. »

À quelques intersections plus loin, c’est aussi l’entraide qui prévaut à Goplana, une épicerie-boulangerie polonaise, que Kamila Bryla, 32 ans, tient de concert avec sa mère. « C’est génial, toutes ces initiatives qui se mettent en marche dans la communauté depuis le début de la crise », se réjouit cette Québéco-Polonaise aux cheveux blonds, installée dans la province depuis dix ans. « Nous travaillons à différentes échelles pour que tous les besoins soient comblés, notamment ceux de nos aînés. »

Voilà près de neuf semaines que Kamila fait partie d’une escouade de bénévoles effectuant des courses pour les personnes vulnérables de sa communauté. Né sous l’impulsion de l’initiative Polonia Pomaga — une ligne d’assistance téléphonique mise sur pied, fin mars, par de jeunes professionnels d’origine polonaise offrant soutien moral, logistique et informations sur le virus —, ce service de livraison à domicile a déjà fait ses adeptes.

Parlez-en à Maria Grochowska. Postée au pied de sa résidence montréalaise, cette dame à lunettes s’enthousiasme en voyant arriver Kamila, sac de nourriture en main. Aussitôt, la conversation s’engage. En polonais.

« En ne sortant presque pas, je me sens un peu seule parfois. Mon mode de vie est chamboulé, ces temps-ci je me réveille dans la nuit », confie Maria, qui fêtera son 70e anniversaire en décembre. Avant de positiver : « Cette initiative permet de régler les problèmes de plein de personnes pour lesquels c’est très compliqué de vivre cette période, j’en suis très reconnaissante. »

Photo: Adil Boukind Le Devoir Maria Grochowska

De quoi ravir Kamila. « C’est nécessaire que nous nous rendions utiles dans ces circonstances, estime-t-elle à son tour. En outre, on peut apprendre beaucoup des personnes plus âgées ; leurs histoires sont souvent très enrichissantes. »

Et malgré la crise, du beau en ressort, reconnaissent-elles à l’unisson. « C’est une occasion pour moi de rencontrer des gens, de nouer des amitiés, comme avec Kamila. J’espère qu’elles pourront continuer après ! », s’emballe Maria qui, malgré le masque sur son visage, laisse facilement percevoir la joie que lui procure cette rare mais belle visite. « Je ne peux pas voir votre bouche, mais vos yeux sont souriants », constate Kamila.

« Nous avons besoin de ta voix ! »

Signe de l’étroitesse des liens entre associations polonaises, c’est en écoutant Radio Polonia que Maria a pu obtenir le numéro de la ligne d’aide. À la barre de cette émission radiophonique hebdomadaire consacrée à la communauté et diffusée sur la station multiethnique CFMB 1280 ? La rayonnante Bozena Szara, 63 ans.

« Quand cette foutue pandémie est survenue, j’ai dû mettre Radio Polonia sur pause, faute de technicien. Nous avons diffusé de la musique enregistrée à la place », raconte l’animatrice, jointe par Le Devoir. « Mais très vite, des gens m’ont appelée pour me dire “Bozena, nous avons besoin de ta voix !” »

Une requête que Bozena a prise au sérieux, d’autant que son émission constitue une attache « très importante pour bien des personnes âgées qui n’ont pas Internet ». Depuis deux mois, c’est donc de chez elle, avec les moyens du bord, que Bozena continue de produire Radio Polonia. Et ne manque pas de souligner, sur les ondes, l’élan de solidarité se manifestant dans la petite Pologne d’ici.

« Nous avons en quelque sorte notre propre Solidarność, à Montréal ! », dit-elle, en faisant écho à la dimension populaire du mouvement « Solidarité » de Lech Wałęsa ayant rallié, dans les années 1980, une dizaine de millions de Polonais et précipité la chute du régime communiste.

Cette volonté de se serrer les coudes, on la retrouve également au CHSLD polonais Marie-Curie-Sklodowska, à Montréal, dont la chapelle au sous-sol s’est convertie en salle de soins pour les quelques résidents infectés. Don d’équipements de protection aux employés de la part de dentistes et de pharmaciens de la communauté, envoi de cartes de soutien par le groupe de scouts polonais Hufiec Ogniwo…

Sans oublier la douzaine de boîtes de pączki distribués, en ce vendredi 29 mai, au personnel en majorité d’origine polonaise : gracieuseté de la Pâtisserie Rosemont, où Jan Burkat excelle dans l’art de concocter ces beignets polonais fourrés à la confiture de prunes. Entre deux clients, sa femme, Danuta Lepianka, la soixantaine et sourire aux lèvres, nous fait visiter l’arrière-boutique, où cohabitent pétrins vieux de trente ans et four dernier cri.

Et voilà qu’apparaît dans le cadre de la porte un visage familier, celui de Marie-Christine Palczak. C’est avec sa sœur Diane, une proche aidante auprès de leur père, qu’elle doit livrer les petits délices au CHSLD. Un geste de charité qui s’ajoute à la bannière déployée sur la façade de l’édifice à l’initiative du Congrès polonais canadien-district Québec, que désigne fièrement sa présidente, Mme Palczak : « La communauté polonaise vous remercie », peut-on y lire.

« C’est une façon de souligner le travail du personnel de santé, de nos aînés qui ont contribué à bâtir notre communauté, explique-t-elle. Le but est d’assurer la bonne santé de tout le monde, nous nous contentons de travailler en coulisses, sur le terrain. Et sans rechercher la gloire. »

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