Montée de l’intolérance citoyenne face aux itinérants à Montréal et Laval

Le square Cabot est un lieu bien connu des itinérants de Montréal. Tous les jours, environ 200 personnes s’y retrouvent pour recevoir gratuitement des repas, des vêtements, des cigarettes et une multitude d’autres services psychosociaux.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le square Cabot est un lieu bien connu des itinérants de Montréal. Tous les jours, environ 200 personnes s’y retrouvent pour recevoir gratuitement des repas, des vêtements, des cigarettes et une multitude d’autres services psychosociaux.

Depuis le début de la pandémie, on assiste à une montée de l’intolérance citoyenne face aux itinérants. À Montréal, les citoyens appellent la police pour dénoncer le non-respect de la distanciation sociale par les sans-abri dans les espaces publics comme au square Cabot. À Laval, des citoyens ont signé une pétition pour demander le renforcement de mesures de sécurité autour d’un refuge d’urgence. Et dans la rue, les itinérants font face à une stigmatisation plus grande que jamais.

« Un grand problème auquel on est confronté, ce sont les citoyens qui s’arrêtent pour prendre des photos des itinérants et qui font des plaintes à la police », explique David Chapman, directeur du centre Résilience Montréal, qui a déménagé ses activités directement dans le square Cabot pour le temps de la pandémie.

« Ces gens ont le luxe de faire leur confinement dans le confort de leur maison et plutôt que de profiter de leur chance, ils viennent ici juger les plus vulnérables sans rien comprendre à leur situation désespérée. C’est pathétique ! », enrage David Chapman.

« Heureusement, la police a plus de discernement que bien des citoyens, note le grand gaillard aux yeux bleus. Les policiers viennent nous dire qu’ils ont reçu des plaintes et nous demandent de faire attention, mais ils ne donnent pas de tickets. »

Le square Cabot, situé à un jet de pierre de l’ancien Forum, est un lieu bien connu des itinérants de Montréal. En temps normal, ce sont principalement les Inuits qui s’y retrouvent. Mais depuis la pandémie, une multitude de nouveaux visages se sont joints à eux. Tous les jours, environ 200 personnes s’y retrouvent pour recevoir gratuitement des repas, des vêtements, des cigarettes et une multitude d’autres services psychosociaux.

Certains dorment dans des tentes, d’autres sur des bancs de parc ou sous un arbre. Plusieurs sont lourdement intoxiqués ou ont de graves problèmes de santé mentale. Plusieurs se parlent tout seuls ou injurient un copain d’infortune à l’autre bout du parc. Des proxénètes et vendeurs de drogues tentent de profiter des moins fortunés.

Il règne en ces lieux un chaos indéniable, malgré la présence de plusieurs intervenants de la Ville et de Résilience qui tentent de faire respecter un certain ordre.

D’autres priorités

« Oui, les gens ici ont des problèmes de santé mentale. Oui, ils sont aux prises avec des problèmes de dépendance. Et non, la distanciation sociale n’est pas parfaite dans le parc. On encourage les gens à ne pas partager leur nourriture et leur bière, mais il y a des différences culturelles et c’est un processus en soi de leur faire comprendre le concept de distanciation sociale », explique David Chapman.

« Et si, pour la plupart des gens, la COVID-19 est la plus grosse crise de leur vie, il faut se dire que les itinérants en ont vu d’autres, ajoute-t-il. Quand tu dois sauver ta peau tous les jours, quand tu dors dans la rue et que tu dois te protéger pour ne pas te faire battre ou violer, tu n’as pas les mêmes craintes que d’autres par rapport à un virus. »

La distanciation sociale est d’autant plus difficile pour les itinérants que plusieurs sont habitués à rester en petits groupes serrés, surtout la nuit, pour leur sécurité.

Augmentation des plaintes

À la Ville de Montréal, le commissaire aux personnes itinérantes, Serge Lareault, confirme que « les plaintes ont augmenté », généralement en lien avec des personnes itinérantes désorientées ou en crise. Certains citoyens se plaignent d’avoir peur, d’autres de l’occupation de l’espace public.

« C’est certain que l’on reçoit des plaintes, ce n’est pas tout le monde qui est d’accord avec le fait que l’on offre de la nourriture dans les parcs, constate M. Lareault. Dans une période de crise comme ça, où il y a encore plus de gens dans l’espace public, il y a une forme d’intolérance qui monte. On doit faire comprendre aux gens que, oui, il y a beaucoup de gens dans les parcs et dans la rue, mais qu’il y a de graves problèmes sociaux. »

Il affirme qu’à sa connaissance, les policiers n’ont donné aucune contravention aux itinérants qui ne respectent pas les mesures de distanciation sociale.

À l’intolérance s’ajoute la peur que les gens de la rue soient infectés par le coronavirus, explique M. Lareault. Or, ce n’est statistiquement pas le cas, répète-t-il. En date du 27 mai, plus de 550 itinérants ont été testés et, de ce nombre, 22 ont été déclarés positifs. Les itinérants sont confinés dans un hôtel en attendant d’avoir leurs résultats et ceux qui sont positifs sont ensuite soignés à l’ancien hôpital Royal Victoria.

Stigmatisation

« Être itinérant, ce n’est pas une maladie, soupire un homme hébergé à l’aréna Maurice Richard depuis qu’il a perdu son emploi au début de la crise. Quand je marche sur les rues avec mon sac à dos, les gens m’évitent. C’est insultant. Dans mon sac à dos, j’ai ma maison, pas la COVID ! »

Marie-Chantal, elle, se souvient d’avoir dû faire la file pendant des heures, dans le froid et la pluie, pour obtenir une place où dormir au début de la pandémie. « On attendait sur le trottoir derrière une barrière et les passants prenaient des photos comme si on était dans un zoo… »

Laval

À Laval, l’ouverture d’un site d’hébergement temporaire au centre Josée Faucher a semé l’émoi chez des citoyens, rapportait le Courriel Laval en avril dernier. Quelque 270 personnes ont signé une pétition pour demander un rehaussement des mesures de sécurité dans ce secteur résidentiel.

« On comprend que ça peut être dérangeant ou peut-être même insécurisant d’accueillir un organisme comme ça dans son quartier, mais on a pris toutes les mesures pour assurer la sécurité et répondre rapidement aux insécurités qui nous ont été partagées par certains citoyens », explique Geneviève Goudreault du CISSS de Laval.

Le site d’hébergement a déménagé mardi, non pas en lien avec les plaintes des citoyens, mais plutôt parce qu’il fallait rendre le centre sportif à la commission scolaire. Les itinérants pourront désormais aller dormir et manger à la Place des aînés, vacante depuis le début de la crise.

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