La transformation semble en marche aux États-Unis, et pas seulement pour le corps policier

Une mort qui semble accélérer la prise de conscience du privilège d’être blanc.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une mort qui semble accélérer la prise de conscience du privilège d’être blanc.

Il était deux heures de l’après-midi vendredi quand Liya, une adolescente, a pris la parole sur les marches des escaliers du Capitole du Minnesota. Elle a dit qu’elle était épuisée par cette violence, par les menaces envers les Afro-Américains, par la peur d’être ce qu’elle est, une jeune femme noire, mais aussi que le temps du changement était venu.

Devant elle, plusieurs centaines d’étudiants déconfinés étaient rassemblés pour l’écouter. Sa voix réverbérait sur le lieu de pouvoir, juste en arrière.

Les États-Unis seraient en train d’entrer dans une nouvelle ère. C’est du moins ce que le révérend Al Sharpton, militant pour les droits civiques et manager de James Brown dans les années 70, a dit, jeudi dernier, à l’occasion du service commémoratif organisé à Minneapolis pour George Floyd.

Cet homme a été tué par la police de cette ville le 25 mai, après avoir été soupçonné par le commis d’un restaurant de posséder un faux billet de 20 $. Depuis, le pays s’est enflammé pour dénoncer un meurtre gratuit guidé par un racisme systémique. En réponse, Donald Trump, lui, s’est fait prendre en photo devant une église avec une bible à la main.

« Tu as changé le monde, George, a dit Al Sharpton. Nous allons continuer à marcher, George. Nous allons continuer à nous battre, George. […] Nous allons changer l’heure [dans ce pays]. Nous allons rendre l’Amérique grande pour tout le monde pour la première fois. »

En données et en cartes

Le poids d'une couleur de peau

Plus d’une semaine après l’assassinat de George Floyd, la tension a commencé à retomber, doucement, dans la ville du Minnesota où, après la commotion induite par la vidéo montrant l’arrestation musclée du père de famille de 46 ans, les habitants cherchent désormais à placer leur avenir collectif sur une autre tonalité.

« Ce qui donne de l’ampleur au mouvement des deniers jours, la colère, la fatigue, la frustration… va aussi devenir le carburant du changement », estime le sociologue Joseph Gerteis. Il est enseignant à l’Université du Minnesota.

« Cette colère s’explique d’ailleurs par le fait que, depuis le meurtre de Michael Brown, à Ferguson au Missouri en 2014, il y a eu plusieurs soulèvements qui n’ont jamais réussi à faire changer les choses. Mais cette fois, c’est différent et George Floyd est certainement devenu ce point d’inflexion dans une vaste lutte. »

Vendredi, le conseil municipal de Minneapolis a donné un premier coup d’envoi à ce changement en adoptant une résolution interdisant désormais aux policiers d’utiliser l’étranglement pour appréhender un suspect et autoriser l’intervention des collègues qui trouveraient que l’usage de la force est excessif.

Les élus locaux envisagent également de démanteler le service de police de la ville pour le remplacer par « un nouveau modèle transformateur de sécurité publique », a dit la présidente du conseil Lisa Bender.

Une injustice insoutenable

C’est que la transformation semble en marche, et pas seulement pour le corps policier, à en juger par les manifestations, ici comme ailleurs au pays, où la cause des Afro-Américains semble désormais de plus en plus portée également par les Américains blancs.

« Cette injustice est tellement persistante dans la société américaine qu’elle en devient insoutenable, a dit Roger Johnson, un jeune retraité rencontré cette semaine dans le stationnement d’un golf à Woodbury, dans la banlieue blanche, riche et plutôt républicaine des Twins Cities. Je suis bien placé pour connaître les privilèges des Blancs. Je vois que des politiciens entretiennent des tensions pour ne surtout pas les perdre. Ce pays est un melting-pot où la richesse n’est pas répartie de manière équitable, où les institutions donnent plus à certains qu’à d’autres et c’est ce contre quoi il faut s’opposer aujourd’hui. Je crois que le cas de George Floyd va nous aider à nous réunir désormais pour mettre fin à ces inégalités systémiques. Et c’est en novembre que nous allons le voir ».

Il fait référence ici à la tenue des élections présidentielles. Le pouvoir populiste de la droite radicale, à tendance autoritaire, de Donald Trump va y être contesté par la voix plus modérée de Joe Biden, ancien vice-président sous Barack Obama. Le démocrate mène dans les sondages.

Melissa Tobias, la trentaine masquée, était près de la North Central University de Minneapolis jeudi pour écouter l’hommage à George Floyd. « Avec mon voisin, nous avons ressenti le besoin de venir ici pour nous recueillir », a-t-elle dit. Elle avait posé son vélo sur le gazon. Elle précisera que cela n’a jamais été dans ses habitudes de soutenir publiquement tel mouvement de revendication, ajoutera qu’elle a conscience de vivre dans une bulle, avec ses privilèges de Blanc, mais que désormais ce statu quo ne peut plus durer.

« Il y a un racisme institutionnalisé qui est tellement ancré dans toutes les facettes de notre pays que nous allons avoir beaucoup plus de travail à faire que de simplement protester et de voter. »

«Un grand jour»

Donald Trump a rapproché de manière étonnante vendredi l’annonce d’une baisse-surprise du taux de chômage et la mort tragique de George Floyd. « J’espère que George nous regarde de là-haut en pensant que ce qui arrive au pays est grandiose. C’est un grand jour pour lui, c’est un grand jour pour tout le monde », a commenté le président américain lors d’un point de presse à la Maison-Blanche. « C’est un grand, grand jour en matière d’égalité », a-t-il ajouté, invoquant un taux de chômage de 13,3 % en mai alors que des observateurs le voyaient frôler les 20 %. George Floyd a perdu la vie, asphyxié la semaine dernière sous le genou d’un policier blanc à Minneapolis, lors d’une intervention filmée. Son décès a déclenché un mouvement de colère historique dans le pays. « Que le président tente de mettre d’autres mots dans la bouche de George Floyd, c’est franchement abject », a réagi Joe Biden, l’adversaire démocrate de Donald Trump à la présidentielle de novembre prochain. Le président américain est accusé de n’avoir jusqu’ici apporté aucune réponse aux maux dénoncés par les manifestants à travers le pays — racisme systémique, violences policières et inégalités galopantes. Il a plutôt privilégié une réponse martiale, vivement critiquée.
 

Agence France-Presse

La fin des privilèges

Pour la politicologue Sarah Combellick-Bidney, de l’Université Augsburg de Minneapolis, « les Blancs restent malgré tout responsables de la répression à laquelle nous assistons et de la tentative de préserver par la force le statu quo en écrasant encore la vie des Noirs. »

Toute la semaine, Donald Trump a d’ailleurs été accusé par une série d’ex-secrétaires à la défense des États-Unis, dont Jim Mattis et l’ancien chef d’état-major de la Maison-Blanche, John Kelly, de manquer de jugement en imposant une riposte policière et militaire à un mouvement qui, selon eux, devrait être abordé avec plus d’écoute et de compassion.

« Les tactiques de peur utilisées comme d’habitude pour diviser les deux groupes semblent toutefois moins fonctionner cette fois », souligne l’universitaire, en y voyant là un autre signe de mutation du discours ordinaire face à la brutalité policière ciblant les Afro-Américains.

« De nombreux Blancs commencent à voir que, malgré leurs immenses privilèges, ils sont également lésés par ce système qui nuit de manière disproportionnée aux Noirs et que leur justice est liée à la justice pour les vies noires ».

Sur les marches d’une église du centre-ville, à un jet de pierre de là où tout a brûlé lors des émeutes de la semaine dernière, David Holliday, père de famille blanc, a cette conscience d’un pays qui ne fonctionne pas bien et qui ne peut plus continuer à avancer avec une population placée sur des chemins différents.

« Le racisme est ancré dans la trame urbaine de cette ville, marquée par ces autoroutes construites pour séparer les populations noires des blanches », dit-il. Autour, des dizaines de bénévoles s’activaient à récolter de la nourriture et des produits de nécessité pour distribuer à des citoyens incapables depuis plusieurs jours de se rendre dans des épiceries partiellement fermées pour cause de tensions sociales. Particulièrement dans les quartiers pauvres.

« Depuis quelques jours, je suis impressionné par l’engagement des gens pour faire changer les choses dans le quartier blanc où nous nous trouvons. Mais j’espère que cette conscience ne va pas se perdre une fois que tout cela sera passé ».

Démolir pour reconstruire

Pour la spécialiste de la culture afro-américaine à l’Université du Minnesota, Enid Logan, l’unité visible actuellement pour dénoncer la violence raciale et l’exclusion, tout comme la solidarité nationale et internationale que la mort de George Floyd a induite, « donne plein d’espoir ».

« La question désormais est de savoir comment traduire ces protestations en changement. Ce qui doit changer, ce ne sont pas seulement « les cœurs et les esprits », mais également les structures profondes d’oppression raciale, intégrées dans toutes nos institutions, dit-elle. Cela va exiger non seulement de marcher, mais de voter, d’investir, de démolir certaines structures et institutions et de les remplacer entièrement. »

Ce temps de la réforme, dont l’appel vient d’être lancé avec force, va devoir passer par les prochaines élections. Pour commencer, a dit Al Sharpton lors dans son éloge funèbre jeudi. « Nous devons retourner à Washington et nous tenir debout, Noirs, Blancs, Latinos, Arabes dans l’ombre de Lincoln et leur dire : “Il est temps d’arrêter cela.” »

Vendredi après-midi, des dizaines de personnes ont continué à se réunir à l’angle des rues Chicago et de la 38e rue où George Floyd a perdu la vie. John et Heidi, qui portaient un bouquet de fleurs pour le déposer sur les lieux de recueillement improvisés, y marchaient doucement avec leurs deux filles, Michaela et Byana.

« C’est la première fois que l’on vient, a-t-il dit. Mes filles ont vu la violence à la télévision. Elles ont été traumatisées et ce n’est pas l’image que je veux qu’elles conservent de cet événement. Je veux leur montrer la paix, le respect, la profondeur qui est en train de s’exprimer ici, sur ce coin de rue ». Et il a ajouté. « C’est ce dont elles devraient se souvenir, de ce moment dans notre histoire, pour écrire la suite dans ce pays. »

Parole de citoyens «C’est assez!»

MICAH WHITHEN, 41 ANS, PASTEUR DE LA AWAKEN COMMUNITY, DANS LE QUARTIER WEST SEVENTH DE SAINT-PAUL

Une église évangélique. Avec sa femme, Laura, et ses filles, Dahlia et Linden. Mercredi soir, il y avait foule sur le trottoir de la rue View, à Saint-Paul. Blanche de peau uniquement. Très familiale. Débordant même sur l’avenue Randolph au coin. Marchant en respectant la distance, de six pieds ici, en direction de la porte d’une église pour y clouer sur la porte un mot, une image, un texte, en hommage à George Floyd. « C’est la première fois que nous faisons quelque chose du genre, a dit le pasteur Micah Whithen, rencontré sur place alors que le soleil commençait à se coucher. Les gens du quartier sentaient un besoin fort de se voir et d’être ensemble dans les circonstances. » Une première. Car selon lui, la casserole est pleine. Mais il ne le dira pas comme ça. « Avec ce crime, nous sommes arrivés à un tournant, après des années d’oppression pour les uns et d’indolence pour les autres, à cet instant où l’on dit : c’est assez ! » Il ajoute : « Une vie humaine a été soustraite pour rien. Sans aucun remords de la part des policiers. Du moins sur la base de ce que nous avons vu. Ce que nous avons vu, aussi, a toute l’apparence d’un meurtre et confirme qu’il y a quelque chose de brisé dans notre culture commune. Même les Blancs les plus endormis, les moins éveillés à cette réalité viennent d’en prendre conscience. » Il espère que cette mort et la commotion qu’elle vient de créer dans l’Amérique vont servir de « catalyseur de changement, de réforme de nos institutions ». « Je ne pense pas que tous les policiers soient mauvais, mais ceux qui ont commis ce crime sont sortis du même système de formation. Si une institution chargée de former des policiers est capable de produire ce genre de chose, elle doit être réformée. » En fait, les États-Unis sont arrivés, dit-il, à la porte d’une « commission vérité et réconciliation » comme celle que l’Afrique du Sud a mise en place en 1996 pour panser les plaies de son passé ségrégationniste et rapprocher ses diversités pour mieux envisager l’avenir. « Comme Américains, nous devons être honnêtes avec notre histoire. C’est le temps d’être honnêtes avec notre passé et ce que ce passé impose désormais au présent.


Fabien Deglise


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